IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OUVERTE …
Ne 2, 11, 13-15 b-18 ; Lu 12, 13-21
(5 octobre 2009)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Jérusalem : porte de Sion
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rères et sœurs, dès le début de la lecture du livre de Néhémie que nous avons commencé la semaine dernière, j'ai essayé d'établir un parallèle un peu lointain mais pas si faux que cela entre la mission de Néhémie et ce phénomène moderne assez redoutable par lequel Israël aujourd'hui essaie de coloniser les terres des Palestiniens. La situation est riche d'analogies puisqu'il s'agit toujours du problème du retour de gens qui ont dû quitter leur terre, mais là, il n'y avait qu'environ cent vingt ans qu'ils étaient parti et que certains déjà étaient revenus. C'était aussi le même problème : à qui appartient la terre ?
Néhémie, officier et grand échanson à la table du roi de Babylone, considérant que le travail de la reconstruction ne se fait pas assez rapidement prend la décision de demander au roi la possibilité d'aller sur place, de constater par lui-même ce qu'il faut faire, et de prendre les décisions qui s'imposent, avec la couverture de l'autorité du roi de Babylone. Cependant, (c'est un texte que nous n'avons pas lu), il prend quand même quelques précautions. Quand il arrive près de Jérusalem, il va voir le gouverneur de toute la province qui inclut non seulement la terre équivalente à Israël aujourd'hui, la Cisjordanie et la Transjordanie mais également aussi un peu le Liban et le Sinaï, et au gouverneur il dit qu'il est venu sur mission royale. Mais évidemment, il est très malin et il ne donne pas la raison de son voyage.
La suite des opérations c'est ce que nous venons d'entendre. Dès que Néhémie arrive, il se fait connaître et révèle aussi la mission qu'il a reçue du roi de Babylone, c'est-à-dire une mission d'observation, et il va commencer cette observation. Seulement, il ne le fait pas en plein jour. On nous raconte que Néhémie prend sa mule, et il circule de nuit, tout autour des remparts. Tout ceci n'est pas innocent, parce que Néhémie sait très bien qu'à partir du moment où on le verrait examiner l'état des remparts, des portes, des fortifications, son intention serait découverte. Nous voyons dans le texte que nous avons entendu aujourd'hui, que Néhémie constate l'ampleur des dégâts.
C'est là où l'on peut se rendre compte de l'ambiguïté de cette mission de Néhémie. En réalité, cette mission est pratiquement politique. Néhémie ne s'intéresse pas au temple, il ne s'intéresse pas du tout à sa reconstruction, il se contente de l'espèce de cahute qui a été restaurée à la hâte à peu près quatre-vingts ans plus tôt sous Zorobabel. Ce qu'il veut c'est que Jérusalem redevienne une puissance politique dans la région. Il va s'y prendre de façon un peu sournoise, il examine seulement l'état des remparts, mais tout de suite après, il va convoquer des ouvriers pour commencer les travaux, et ils vont restaurer les remparts de Jérusalem.
L'histoire de ce livre de Néhémie est une histoire assez ambiguë, puisque nulle part on ne nous dit que Néhémie est un prophète inspiré par Dieu. On dit que c'est une initiative de Néhémie lui-même, qu'il est couvert par l'autorité du roi de Babylone, qu'il n'est pas couvert par les autorités locales parce que c'est un peu exagéré de reconstruire Jérusalem, mais cependant, il va décider de le faire.
C'est là où il se passe, à travers l'histoire du livre de Néhémie, une chose assez grave dans l'histoire du judaïsme que je voudrais évoquer rapidement à partir d'un autre texte presque contemporain du prophète Isaïe. Au moment où la troisième partie du livre d'Isaïe qui est sans doute écrite soit par un exilé qui est venu de retour de Babylone, soit qui a des visions à Babylone, cet auteur dit ceci à propos de Jérusalem : "Tes portes seront toujours ouvertes, le jour ni la nuit, on ne les fermera". On a là deux perspectives assez nettes. Le troisième Isaïe qui dit : Jérusalem sa vocation, c'est d'avoir les portes ouvertes, et Néhémie dit que la vocation de Jérusalem, c'est de reconstruire les portes, pour qu'elles soient toujours fermées. C'est ce qui sera l'ambiguïté de la Jérusalem reconstruite. A-t-on reconstruit Jérusalem pour ouvrir toujours les portes ou pour les fermer ?
Dans toute histoire, même la plus sainte, à un certain moment, la liberté de l'homme est interpellée de façon extrêmement radicale, même dans un geste apparemment de piété comme celui de Néhémie qui veut rebâtir Jérusalem, il y a l'ambiguïté de savoir exactement pourquoi on le fait. Là, ce n'est pas simplement Néhémie qui est visé, mais c'est aussi tout le problème de la vie du chrétien : quand on est chrétien, est-ce qu'on bâtit Jérusalem, on bâtit la communauté, mais est-ce que c'est pour fermer les portes ou pour les laisser ouvertes de jour et de nuit ? C'est tout le problème !
AMEN