LA DÉDICACE DU TEMPLE, MODÈLE DE LITURGIE

Ne 8, 1-12

(11 octobre 1983)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Maquette du Temple de Jérusalem 

D

epuis quelques jours en lisant quelques passages du livre d'Esdras ainsi que des prophètes Aggée, Zacharie et bientôt Malachie contemporains d'Esdras prêtre et scribe et de Néhémie gouverneur de Judée au retour de l'exil, nous avons suivi ce petit reste qui, libéré par le roi Cyrus et protégé par son successeur Darius, s'efforce de reconstruire d'abord la nation juive, puis les remparts de Jérusalem puis le temple lui-même. Aujourd'hui nous sommes arrivés à un seuil dans cette épopée des humbles qui, modestement et constamment empêche, par le peuple alentour, s'efforce de reconstruire la demeure de Dieu. Ce seuil c'est cette sorte de dédicace de la foule et en même temps du temple de Dieu par la lecture de la Loi. Cette admirable page du livre de Néhémie est le modèle de toute liturgie de la Parole.

       Vous avez vu que le prêtre Esdras, entouré d'autres prêtres, comme des concélébrants autour de lui, monté sur l'estrade c'est-à-dire sur l'ambon d'où l'on peut prêcher, a présenté la Loi à tout le peuple, le peuple entièrement rassemblé, les hommes, les femmes et les enfants à partir de l'âge de raison. Il a présenté le livre de la Parole de Dieu et tout le monde a acclamé : "Amen ! Amen !" la bénédiction que ce livre apporte sur le peuple. Puis tout le monde s'est prosterné pour adorer le Seigneur. Tout le monde s'est tenu debout pour écouter la parole que Dieu adresse. Le scribe Esdras lisait la Parole et la traduisait au fur et à mesure pour que tout le monde comprenne et il la commentait. Les Lévites passaient à travers le peuple pour expliquer cette parole de Dieu. Nous entendions, à la fin, cette symphonie de chants, de gestes, de paroles écoutées, de commentaires, d'homélies. C'est toute la liturgie de la Parole telle qu'elle s'est ainsi instituée en Israël au retour d'exil, telle qu'elle a été vécue dans les synagogues, telle qu'elle a été transmise des synagogues à l'Église et telle que nous la vivons aujourd'hui, à chaque eucharistie. Il y a même, à la fin de ce récit de Néhémie, l'invitation à un repas. Il s'agit là d'un repas de fête qui n'est pas un repas explicitement sacré, mais nous voyons déjà, comme en filigrane, la place que dans nos eucharisties pourra tenir ce repas où ce ne sont plus simplement "des viandes grasses et du vin doux" qui sont servies mais où l'on mange le corps du Christ et où l'on boit son sang.

       Ainsi tout le cadre dans lequel se déroule notre liturgie eucharistique est déjà comme préfiguré par cette scène où tout le peuple a reçu la bénédiction de la Parole de Dieu. Je crois qu'il est très important que nous comprenions la place décisive, capitale que tient la Parole de Dieu dans toutes nos assemblées eucharistiques. Ce n'est pas un simple hasard ou un attelage plus ou moins disparate qui fait succéder à la Liturgie de la Parole (le texte sacré que nous écoutons puis son commentaire) la Liturgie eucharistique où le Christ vient se donner à nous en nourriture. Il y a un lien infiniment plus profond car le Christ que nous recevons en nourriture, c'est la Parole même de Dieu, le Verbe de Dieu. Et cette parole entendue n'est que l'amorce et l'introduction à la Parole vivante, à la Parole personnelle, au Christ Parole éternelle du Père qui ne se contente pas d'ensemencer nos intelligences mais qui vient aussi ensemencer nos cœurs, notre chair, notre vie la plus profonde par sa présence réelle.

       Il y a un éclairage mutuel ou plus exactement, l'eucharistie comme repas est l'ultime profondeur inespérée de cette révélation de la Parole de Dieu. Et en même temps la lecture de la Parole est le déploiement du sens de l'eucharistie qui pourrait sans cela rester peut-être un rite fermé à nos cœurs et peu compréhensible. Nous comprenons, nous pénétrons dans ce que le Christ veut nous donner, dans cette présence dont il nous illumine en écoutant sa parole, en comprenant son message, en découvrant la révélation qu'Il nous donne du Père. Car c'est parce que le Père est amour et que le Fils est venu nous révéler le visage d'amour du Père, le visage de tendresse de ce Père qui se penche sur nous, c'est parce que le Fils est venu nous faire comprendre que nous étions comme lui, fils du Père que nous pouvons nous assimiler à Lui en nous nourrissant de sa chair, de son sang qui ainsi, circule dans notre être pour faire de nous d'autres Christs, pour nous rendre totalement semblables à Lui, comme Lui fils du Père, comme Lui, entraînés dans ce mystère d'intimité, d'amour et d'échange infini et profond qui est celui de la Trinité.

       Ainsi, dans notre eucharistie, nous sommes conduits à la fois par l'enseignement et par la Présence réelle, nous sommes conduits au cœur du mystère de Dieu par Jésus Lui-même, Parole du Père et Parole donnée en nourriture. Que chacune de ces eucharisties nous remplisse de cet esprit d'adoration, d'humilité, de pénitence et en même temps de joie dont parlait Néhémie : "La joie du Seigneur est notre rempart". Que la présence du Christ soit notre rempart contre tout danger, contre toute difficulté et contre tout péché.

       AMEN