DIEU ECRIT DROIT AVEC DES LIGNES COURBES

Esd 6, 1-10+13-14

(10 octobre 1992)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Jérusalem : Prière au Mur Occidental

I

l arrive que dans l'histoire des hommes, il y ait des ressemblances, des situations assez étonnantes, et pour ma part, chaque fois qu'on relit ce livre d'Esdras, je ne puis m'empêcher de faire des parallèles, pas sur tous les points évidemment, avec les problèmes auxquels sont confrontés les israéliens aujourd'hui. 

Vous connaissez l'histoire.  Les juifs ont été déportés par les assyriens qui étaient un peuple vraiment terrible, uniquement militaire, et absolument intolérant du point de vue religieux. Ils faisaient tout pour détruire les religion locales, ainsi, ils détruisaient en même temps la société, la vie politique et toutes les aspirations d'un peuple. C'est comme cela qu'ils déportaient, et que les juifs ont subi ce sort. Mais ensuite, dans le courant des choses, le pouvoir des grandes puissances a changé. Les assyriens, on peut les comparer à un pouvoir totalitaire, ont été remplacés par les Perses, avec Cyrus, et Darius, qui ressemblent un peu aux américains. Ils sont beaucoup plus libéraux, du point de vue religieux, ils ont leur religion, mais si d'autres ont une autre religion, cela n'a pas d'importance, et l'on peut dire que Cyrus est un peu le Georges Busch de cette époque-là, il laisse faire, il encourage, il trouve qu'après tout, la religion des juifs, ce n'est pas si mal. Vous l'avez remarqué, il porte même un décret stipulant que c'est l'impôt qui financera le culte. Lorsqu'on en sera là, cela ira bien mieux, parce qu'on dit même que les prêtres de Jérusalem peuvent demander toutes les sommes qu'ils veulent pour immoler les moutons, les agneaux, et qu'on le prélèvera sur l'impôt local. Cela ne s'est pas reproduit depuis. 

       Les juifs reviennent, au début, ils ne sont pas très décidés. Ce retour d'exil a consisté en quelques pionniers, tandis que ceux qui s'étaient installés en Babylonie trouvaient que la vie était bien belle là-bas pour attendre le Messie. Ce n'était pas plus mal que dans les montagnes de Judée. Par conséquent, le convoi du retour n'a pas été très fourni, même si les chiffres sont un petit peu gonflés dans le livre, en réalité, il faut imaginer une petite poignée d'hommes, avec un ou deux personnages un peu plus versés dans les Écritures, et peut-être ce Zorobabel qui est sans doute d'ascendance royale et qui a fait une tentative de réimplantation de la royauté, mais sans succès.

       Quand ils rentrent à Jérusalem, c'est un champ de ruines, et même pire, parce que ce qui est ruiné, c'est le palais et le temple, mais il y a beaucoup de gens de voisins qui se sont empressés de récupérer les propriétés. On se trouve dans un conflit un peu analogue à celui qu'on trouve aujourd'hui entre les palestiniens et les israéliens, c'est-à-dire qu'il faut reprendre de la terre. Là, il n'y a pas l'ONU, il n'y a que Cyrus, que Darius. Il faut trouver des solutions, et dans un premier temps, les juifs n'ont pas l'agressivité d'Ariel Sharon, et ils essaient simplement, timidement, de s'implanter. Le fait de revenir à Jérusalem n'a qu'un motif, c'est de pouvoir avoir le temple et de remettre sur pied la religion des Pères. Ils ont très peur parce que tous les voisins qui sont un peu mauvaises langues, font des rapports au roi des Perses, à Darius : tu as vu, ils sont en train de rebâtir un temple, ils rebâtissent des murs, ils ont un prétendant à la royauté, cette affaire va mal finir. C'est simplement parce qu'ils sont jaloux du petit traitement de faveur que leur a accordé l'autorité perse. Ils n'ont pas beaucoup le moral, et ce fameux Tattenaï qui est sans doute l'émissaire de Darius dans la région, commence à trouver lui aussi que la situation est dangereuse. Pourquoi ont-ils une telle autonomie, pourquoi rebâtissent-ils le temple ? Donc, il envoie un rapport à Darius qui fait fouiller dans les archives par son secrétariat, et découvre sans doute une sorte d'édit que son père Cyrus, avait promulgué, dans lequel Cyrus a donné les conditions du retour des israélites à Jérusalem.

       Cela va libérer un peu la situation et redonner un peu de cœur à l'ouvrage aux juifs qui sont revenus, ce qui donnera naissance à la période du second temple. Les juifs vont pouvoir vivre à Jérusalem, dans un tout petit périmètre qu'on appelle la Judée, un cercle de trente kilomètres de rayon autour de Jérusalem, dans lequel ils vont pouvoir reconstituer cahin-caha pendant deux siècles, un petit état qui n'a pas vraiment d'autonomie, mais qui arrive à peu près religieusement à vivre de façon autonome et sans contrôle extérieur.

       C'est à cette époque-là sans doute, dans ce milieu très pieux, très dévot à la religion des ancêtres, que sera achevée la rédaction de la Bible. La seule chose que je voudrais en tirer c'est un petit enseignement qui là dépasse largement la situation, et ancienne et actuelle, c'est un peu le problème du rôle des païens. Vous le voyez très clairement dans cette situation, les juifs n'ont pu s'en sortir que par l'aide des païens. Je trouve merveilleux qu'on en ait gardé le souvenir. On savait en réalité, et c'était dans les Écritures, que Cyrus avait agi non seulement comme bienfaiteur du peuple de Dieu, mais carrément comme une sorte d'inspiré par Dieu. Le peuple juif lui-même reconnaissait que pour la réalisation du plan divin, il arrivait que des païens aient un rôle qui soit quasiment inspiré et cautionné par Dieu.  

       C'est assez intéressant de remarquer cela. Habituellement on a toujours un peu tendance, c'est une tentation chaque fois qu'on appartient à une religion, de penser qu'il ne se fait de bien que dans notre propre religion, que tout ce qui se passe dans notre religion ne dépend que de nous. Et vous le savez, à certains moments, l'Eglise elle-même n'a pas échappé à cette tentation de vision des choses dans laquelle tout ce qui pouvait venir de l'extérieur était à priori suspect voire même à rejeter. C'est ainsi qu'il n'y a pas si longtemps, il y a une quarantaine d'années, il y a eu une célèbre bagarre qui s'appelait la querelle de l'art sacré dans laquelle on disait : puisque les artistes ne vont pas à la messe tous les dimanches, ils ne peuvent pas faire des œuvres d'art chrétiennes. Mais ceux qui allaient à la messe tous les dimanches faisaient peut-être des œuvres, mais je ne sais pas si c'étaient des œuvres d'art, ni si elles étaient chrétiennes ! c'était généralement de la pâtisserie infecte. 

       C'est le même problème. Il n'est pas dit qu'une religion, qu'il s'agisse de la juive, ou qu'il s'agisse de la nôtre, puisse se concevoir comme une sorte de tout autonome, absolument étanche par rapport aux influences extérieures. Non seulement il y a des influences permanentes, et nous le savons bien nous qui vivons dans une société qui n'est plus majoritairement chrétienne, donc l'Église vit en contact permanent avec tout cela, mais en même temps, et c'est là où il faut un certain discernement, et une certaine attention, il arrive aussi que des gens, des hommes qui ne sont pas croyants, aident et accomplissent de réels bienfaits pour l'avancée du royaume de Dieu, alors qu'ils n'appartiennent ni à l'Église, ni ne sont conscient de l'œuvre du salut de Dieu, et peut-être même comme Cyrus, prennent des édits ou des décisions qui sont en faveur du peuple de Dieu, sans même se rendre compte de l'importance du geste qu'ils posent. Il est certain que je ne crois pas que Cyrus ait eu l'impression de faire un acte tout à fait inspiré selon la volonté de Dieu, selon son plan de salut et sur la continuation du peuple de Dieu. Je ne le crois pas. Il n'empêche que, objectivement, il a servi cette cause-là. 

       Cela peut nous aider à réviser parfois nos catégories. On a tendance à tout couper en deux, il y a ce qui est bon et ce qui est mauvais. Ce qui est bon, c'est du côté catholique, ce qui est mauvais, c'est ce qui est en-dehors. C'est un peu simplet, c'est plus compliqué que cela. Cela nous oblige à avoir un réel discernement, c'est-à-dire qu'on peut relire non seulement l'histoire du peuple de Dieu, mais aussi l'histoire humaine tout court à la lumière du plan de salut de Dieu.

 

       AMEN