LA MISSION D'ÉLISÉE : VÉRITÉ ET AUTORITÉ

2 R 2, 13-18

(20 juin 1994)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

L

e passage que nous avons entendu comme première lecture est tiré du cycle des prophètes Élie et Élisée et il n'est pas tout à fait innocent. Apparemment, puisque Élie est mort, on voudrait s'assurer qu'il est bien mort. Habituellement, en Israël comme ailleurs, on enterre les morts. Ici l'évènement singulier c'est le fait qu'Élisée le successeur d'Élie, qui a franchi le Jourdain pour accompagner son maître, qui l'a vu disparaître, revient en re-franchissant le Jourdain, rentre à nouveau sur la terre d'Israël et, d'une certaine manière, on met en doute sa vocation prophétique et son droit à succéder au prophète Élie.

       En effet, il ne faudrait pas s'imaginer que les prophètes, surtout dans le Royaume du Nord, étaient des sortes d'inspirés qui arrivaient à s'imposer au peuple, un peu comme les vedettes ou les stars de la télévision arrivent à s'imposer à un vaste public, à coups d'interviews dans les journaux du cœur. Dans l'Ancien Testament, le prophète a une légitimité et il faut qu'il la prouve. Quand Élisée avait été pris par Élie, alors qu'il était en train de labourer son champ, quand il avait fait le sacrifice par lequel, en prenant le bois de la charrue, il avait fait un feu pour brûler les bœufs de son attelage et ainsi manifester qu'il ne se retournerait plus vers son passé mais qu'il s'engageait définitivement, je dirais, par profession monastique, dans la congrégation des prophètes, tout cela avait été des gestes d'ordre privé. Élisée avait manifesté son attachement à son maître Élie.

       Il était donc entré dans la congrégation des prophètes de Samarie et là il avait, comme les autres prophètes, suivi son maître et lui avait obéi. Mais sa vocation prophétique n'avait pas encore été véritablement manifestée et légitimée. Et ce petit récit nous montre que lorsque Élisée revient après la disparition de son maître Élie dans le char de feu, les frères pro­phètes regardent cela d'un oeil un peu méfiant. Tu nous dis que ton maître a été emporté au ciel, mais peut-être qu'il a été emporté seulement sur une petite montagne à côté. Nous avons des braves, des soldats armés, nous avons nos services de police et de sécu­rité, nous pouvons les envoyer et nous verrons bien si véritablement tu as reçu la double part de l'esprit de ton maître.

       Dans la suite du récit, Élisée ne se montrera pas tellement un homme très commode. Finalement, il accepte la vérification et donc il dit . puisque vous y tenez envoyez vos cinquante braves. Il y aura d'ail­leurs d'autres épisodes où l'on envoie cinquante sol­dats pour vérifier telle ou telle chose, et ils moururent tous les uns après les autres. Ici cela se passe de façon plutôt tranquille. Après avoir fait les perquisitions réglementaires, les soldats reviennent et affirment qu'on n'a pas trouvé le corps d'Élie. Alors, à ce mo­ment-là, est manifestée la véritable succession. Pourquoi ? Parce qu'Élisée a été le témoin de l'enlèvement d'Élie. Élisée était le seul témoin du fait qu'Élie son maître ait été emporté. Donc cela suppose d'une part qu'Élie l'avait choisi pour cela et d'autre part qu'il l'avait choisi au moment où il mourait en lui donnant la double part de son esprit, en faisant de lui son héritier légitime.

       Ceci peut paraître tout à fait anecdotique et pourtant c'est un élément qui me paraît assez éclairant pour la suite de l'histoire du salut. Je veux parler précisément de la structure apostolique de l'Église. Pourquoi les apôtres sont-ils les bases et les fondements de la foi de l'Église au Christ ressuscité ? C'est parce qu'ils sont, vis-à-vis de Jésus, dans la même position qu'Élisée vis-à-vis de son maître le prophète Élie. Les apôtres ont reçu aussi la double part de l'Esprit du Christ, c'est le mystère de la Pentecôte. Les apôtres ont été témoins de l'enlèvement du Christ. Dans l'évangile de Matthieu, il y a un petit clin d'œil qui montre qu'on paie des soldats pour dire autre chose mais que ça ne marche pas, au moment de la Résurrection. Tout cela c'est toujours le même mystère.

       C'est que la vérité de l'évangile, la vérité de la foi, comme la vérité de la prophétie n'est pas simplement reconnue par le désir de vérification humaine. La vérité de l'évangile, la vérité de la foi, la vérité de la prophétie est légitimée par Celui qui en est la source, Jésus dans le cas des disciples pour les disciples, et les disciples, ensuite, vis-à-vis de nous, parce qu'ils nous l'annoncent parce qu'ils sont légitimement autorisés à la proclamer. Et dans le cas d'Élie et d'Élisée, Élisée dira la vérité prophétique nécessaire au peuple d'Israël parce qu'il aura été légitimé par la double part de l'Esprit reçue au moment de l'enlèvement d'Élie.

       Ceci est assez important car aujourd'hui, nous opposons assez volontiers vérité et autorité et nous avons toujours un peu ce soupçon que la vérité normalement devrait être convaincante d'elle-même et que l'autorité finalement est toujours un stratagème pour forcer l'adhésion à la vérité, là où c'est trop difficile. Et vous remarquerez dans le comportement de beaucoup de nos contemporains qu'il y a une sorte de méfiance vis-à-vis de l'autorité, comme si l'autorité était une sorte de piège pour la libre recherche de la vérité et que vérité et autorité sont deux valeurs étrangères l'une à l'autre l'autorité étant comme une sorte de forcing permanent pour obliger à adhérer à la vérité.

       Dans le monde sémitique, dans la tradition biblique, l'autorité est au service de la vérité et la vérité ne se donne jamais que par des structures d'autorité. En fait, la vérité de l'investiture d'Élisée c'est qu'il était là et qu'il a reçu d'Élie l'autorité, il a reçu le manteau.

       Que ce petit récit, en apparence un peu banal, nous interroge sur notre propre attitude vis-à-vis de la vérité. Est-ce que pour nous, aujourd'hui, la vérité surtout la vérité religieuse de notre foi est simplement une sorte d'objet d'un débat ou d'un acquiescement purement personnel où chacun d'entre nous pourrait envoyer les cinquante gendarmes pour vérifier si ce que le Christ nous annonce dans l'évangile est vrai ou non ? Ou bien au contraire, est-ce que la vérité est liée à ce mystère d'autorité, autorité du Christ sur ses apôtres, et autorité des apôtres sur toute l'Église ? C'est dans doute un des aspects qui nous est le plus difficile à reconnaître et auquel il nous est très dur d'acquiescer aujourd'hui parce qu'il est profondément anti-moderne et pourtant il y va du sens même, pour nous, de la vérité de la foi.

 

       AMEN