EN CHEMIN

1 R 21, 17-24+27-29

(16 juin 1994)

Homélie du Frère Michel-Pierre MORIN

I

ls marchaient en conversant. Voici qu'un char de feu s'est mis entre eux. Élie fut emporté au ciel dans un tourbillon. Élisée revint, il déchira son vêtement, mais il ramassa le manteau d'Élie."

Il y a dans ces quelques phrases qui nous rapportent le départ mystérieux du prophète Élie qui a vécu quelque sept ou huit siècles avant la venue du Christ, il y a dans ces quelques phrases le mystère de notre propre mort, le mystère de l'achèvement de notre vie terrestre, les mystère de notre avenir dans l'éternité de Dieu et le mystère de ce que nous avons à recueillir chacun lorsque l'un d'entre nous quitte cette terre, qui n'est pas simplement le temps et l'espace, qui n'est pas simplement le nombre des années vécues, mais qui correspond plutôt aux liens tissés, aux affections nouées, à l'amour partagé.

       "Ils marchaient en conversant". C'est bien cela le propre de notre vie humaine. C'est de marcher dans la Pâque, c'est marcher en ayant comme autre énergie notre capacité d'être avec l'autre, de converser, de se livrer, de s'écouter et de construire, à deux et à plusieurs, dans le lien familial et plus largement professionnel ou autre, de construire une route, celle de la vie de chacun. Mais nous ne sommes pas des marcheurs seuls, nous sommes des marcheurs au rythme de la parole échangée, au rythme du cœur livre, au rythme du savoir partage, au rythme de la vie qui se donne et qui se reçoit. C'est cela qui fait la route beaucoup plus que le tracé de nos événements, beaucoup plus que le temps, beaucoup plus que le nombre des Jours.

       "Ils marchaient en conversant". Au fond, il s'agit bien de notre pèlerinage intérieur, d'avancer au plus profond de notre vie, ensemble, les uns avec les autres, les uns par les autres, les uns pour les autres autant que faire se peut, autant que nos capacités, nos limites, nos faiblesses, notre intelligence nous le donnent. C'est ainsi que marchaient Élie et son disciple Élisée, c'est ainsi que vous avez marché, tout au long de votre vie, vous, son époux, ses enfants. C'est ainsi que les uns et les autres nous essayons de marcher.

       Et puis un jour, mystérieusement, un jour attendu, un jour craint, un jour que l'on sait proche ou que l'on n'imagine pas mais qui, peut être demain, quel que soit l’évènement, il y a comme un feu qui se met entre ceux qui marchent en conversant. Et ce feu est à la fois quelque chose de mystérieux, d'insaisissable que l'homme ne peut pas retenir, qu'il ne peut pas analyser, qui le brûle, qui l'éblouit jusqu'à parfois le rendre aveugle. Il y a un feu qui se place entre eux, qui vient d'on ne sait où, de la fatalité, du destin, du ciel, on ne sait pas très bien. Car le feu c'est quelque chose de mystérieux et il n'était pas simplement mystérieux pour nos anciens qui y voient une dévotion, mais il est mystérieux parce que c'est le symbole de ce qui est insaisissable, de ce que l'on ne peut approcher qu'en se brûlant, et dont nous avons un immense besoin pour nous réchauffer et nous éclairer. Ce feu, c'est le mystère du passage de Dieu, à l'intérieur même de notre vie, et qui fait qu'à un moment, nous ne voyons plus l'autre. Nous sommes séparés. Non pas que Dieu veuille la mort, non pas que Dieu veuille la souffrance. Ce n'est pas cela que je veux dire, mais simplement signifier ce que nous croyons : dans les circonstances de notre mort, mystérieusement, Dieu passe, comme le Christ Jésus dans le feu de sa Passion et de sa croix, pour ressusciter dans le feu du matin de Pâques, pour ressusciter dans la lumière et la chaleur du matin de Pâques.

       C'est aussi cela qui vient de se produire, à travers cet événement qui les sépare humainement, dans la vie terrestre, dans la présence, dans cette conversation qui n'était pas simplement celle des paroles, mais encore plus, et vous le savez bien, celle du cœur, cette conversation du silence qui en dit beaucoup plus que nos mots, que nos expressions. C'est ce deuxième aspect que le départ du prophète Élie nous enseigne. Alors c'est vrai, nous crions : "Mon père ! mon père !" mon époux ! mon épouse, mes enfants", et ce cri c'est celui de notre peine, c'est celui de notre séparation, c'est celui de l'apparente absence, parce qu'il ne le vit plus. Et si Élisée, le disciple, signifie sa peine, son deuil, en déchirant ses vêtements, le texte ajoute "cependant, il ramassa le manteau d'Élie qui avait glissé."

       Le manteau, c'est ce qui nous enveloppe, c'est le vêtement de la marche, c'est ce qui nous protège, c'est ce qui nous permet d'avancer. Il ne s'agit pas ici de tissu ou de fibres, mais plus mystérieusement du vêtement intérieur, plus mystérieusement ce qui fait que l'homme est "habillé" intérieurement, que l'homme est revêtu de vêtements qui sont très beaux parce que c'est ce qu'il est, bien avant d'être ce qu'il porte sur ses épaules.

       Il était dit auparavant qu'Élisée avait demandé au prophète Élie : Laisse-moi une double part de ton esprit. ! Quand l'un d'entre nous nous quitte nous savons qu'il est emporté dans cette lumière de feu qui va jusqu'à brûler, purifier sa vie terrestre, non pas pour l'anéantir mais pour la transfigurer car c'est cela le mystère du feu. Et nous lui demandons de nous laisser quelque chose de lui, de son esprit, de son manteau, de ce qui l'a enveloppé, de ce qui lui a permis de traverser tous les événements de la vie. "Que me vienne une double part de ton esprit !" Il y a toujours quelque chose, non pas à retenir de la part de ceux qui nous quittent, ce serait une illusion, nous le savons bien, mais quelque chose à recevoir de ce qu'ils ont vécu.

 

       AMEN