DIEU NE SE MANIFESTE PAS DANS LA FORCE
1 R 19, 9-13
(12 août 1990)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Buisson Ardent
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e passage du Livre des Rois, qui raconte un épisode de la vie du prophète Élie, est un des textes majeurs de tout l'Ancien Testament. Pour mieux le comprendre il nous faut le replacer dans son contexte.
Le prophète Élie est le plus grand de tous les prophètes d'Israël, sinon le premier du moins celui qui a marqué de façon décisive cette institution prophétique. Les prophètes étaient des hommes inspirés par Dieu, qui venaient de sa part, pour dénoncer l'impiété, les crimes du peuple, des rois, afin de les ramener vers le Seigneur. Élie a exercé son ministère prophétique dans le royaume du Nord car Israël était alors divisé en deux parties, le royaume du Sud avec Jérusalem pour capitale et celui du Nord avec Samarie pour capitale. Et régulièrement le royaume de Samarie était aux mains de princes qui se détournaient du visage et du culte de Dieu pour rechercher les appuis des dieux païens des peuples qui les entouraient, subissant l'attrait de ces civilisations parfois plus puissantes que celle d'Israël qui n'était qu'un tout petit pays écartelé entre l'Égypte et l'Assyrie. On était facilement tenté d'accorder aux dieux de ces grands empires païens une plus grande puissance qu'au Dieu d'Israël, peuple si faible et si fragile. Alors cédant à l'attrait de ces cultes plus simplistes, plus matériels, plus concrets avec des idoles que l'on pouvait voir, toucher, qui étaient en or ou en argent et qui ainsi concrétisaient davantage la présence de Dieu, les rois d'Israël "se prostituaient" aux idoles selon l'expression des prophètes.
Plus particulièrement à l'époque d'Élie, le roi Achab qui avait épousé une princesse païenne Jézabel, avait multiplié les lieux de culte des faux-dieux. Et Jézabel, autoritaire, pleine d'ambition, avait fait détruire tous les autels du Seigneur et elle avait fait tuer tous les prophètes. Elise se plaint d'ailleurs au Seigneur en disant : "Je suis resté, moi seul. Tout le peuple s'est détourné de Toi ! " Tout le peuple, entraîné par la reine et le roi, est passé aux idoles. Élie n'avait dû sa survie qu'au fait qu'il était caché dans le désert où, sur l'ordre de Dieu, un corbeau venait chaque jour lui apporter sa nourriture au bord d'une source cachée au fond des rochers. Alors Élie, animé par le souffle de Dieu, va se lever, seul. Seul contre le roi, contre la reine, contre le peuple tout entier, seul prophète pour défendre le vrai Dieu contre les idoles. Il va proposer une démonstration de force sur le mont Carmel. Il convoque tous les prophètes de Baal et aux yeux du roi et du peuple tout entier, il organise une sorte de match religieux. Les prophètes de Baal prendront un taureau et Élie un autre taureau. Chaque partie immolera le taureau à son Dieu. Puis au lieu de mettre le feu à l'holocauste, on priera pour que le Dieu véritable se manifeste en envoyant le feu du ciel. Et toute la journée les prophètes de Baal vont exhorter leur Dieu, le supplier, se taillader le visage en hurlant, mais il n'y aura pas de réponse. Élie se moque d'eux, puis vers le soir, au coucher du soleil, il invoquera le Seigneur et aussitôt le feu du ciel tombera et dévorera l'holocauste, manifestant ainsi que Seul Dieu est Dieu, que les idoles ne sont que de vaines statues de bois, d'or ou d'argent.
Après ce triomphe, Élie pouvait penser qu'il avait gagné la partie. Et pour défendre le peuple contre ces faux prophètes, lui qui vivait dans ce lieu de violence, dans ce contexte culturel très différent du nôtre, Élie va de sa propre main égorger quatre cents prophètes de Baal. Pourtant, malgré ce triomphe couronné dans le sang, Élie n'a pas véritablement triomphé car la reine ne désarme pas, le peuple est versatile et se détourne à nouveau vers les idoles. Élie se retrouve de nouveau seul. Alors le désespoir le prend et il est tenté d'abandonner la lutte. Il se rend compte que, au fond, il n'est pas meilleur que les autres, que dans cet affrontement, la force, la violence n'obtient jamais la victoire. Poursuivi par la haine de Jézabel, il s'enfuit dans le désert. Il veut même aller retrouver des forces près de Dieu et lui demander de prendre Lui-même en mains sa cause. Il monte vers la montagne de Dieu, là où Moïse avait eu la révélation de Dieu dans le Buisson Ardent. Bien des siècles auparavant Moïse était lui aussi dans le désert, quand Israël était asservi à l'Égypte et se trouvait dans une épreuve inextricable. Et Dieu s'était manifesté à lui dans la flamme qui embrasait un buisson sans le consumer. Ayant ensuite délivré le peuple par la force de Dieu et traversé la mer Rouge, Moïse était revenu sur cette même montagne pour recevoir la Loi de Dieu, la charte de la vie du peuple d'Israël avec son Dieu. Élie retourne donc aux sources de la foi, aux sources de la religion d'Israël, au lieu de la manifestation de Dieu. Et il vient en quelque sorte "sommer" Dieu de prendre les choses en mains. Il attend que Dieu se manifeste comme à Moïse. Or quand Dieu avait donné la Loi sur le Sinaï, la montagne était toute tremblante, un feu dévorait son sommet. C'était dans cette manifestation de gloire et de puissance que Dieu avait donné à Moïse sa Loi. Élie attend donc que Dieu vienne dans le feu, que Dieu vienne dans la force, que Dieu vienne dans la puissance. Élie est un homme de violence, il vit dans un monde de violence, il vient de s'affronter à la violence de la reine Jézabel et aux prophètes de Baal. Il a usé lui-même de violence. Dans sa pensée, dans sa mentalité c'est par la force et la puissance que Dieu doit vaincre.
C'est pourquoi Élie attend que la montagne se mette à trembler, que les éclairs zèbrent le ciel, qu'un feu dévore la montagne et qu'un ouragan dévaste ce pays rebelle et mette à genoux, par la force, ce peuple qui ne veut pas respecter le Seigneur. Or voilà qu'effectivement l'ouragan se déchaîne "mais Dieu n'est pas dans l'ouragan", Après l'ouragan, il y a un tremblement de terre "mais Dieu n'est pas dans le tremblement de terre." Ensuite il y a un feu, comme celui du Buisson Ardent, un feu comme celui qui dévorait la montagne du temps de Moïse, "mais Dieu n'est pas dans le feu". Élie est dérouté. Dieu n'est pas dans la force, Dieu n'est pas dans la puissance, Dieu n'est pas dans la violence. Alors arrive le murmure d'une brise légère et Élie comprend que Dieu est dans le murmure de cette brise légère, que Dieu se révèle à lui dans la douceur et la faiblesse. Élie voile sa face car il sait que Dieu vient se manifester à lui.
Nous sommes là à un tournant décisif de la révélation. Jusque-là Israël et les meilleurs de ses prophètes, comme tous les hommes religieux de tous les lieux et de tous les temps, comme nous, sommes souvent tentés de le faire, jusque-là Israël croyait que Dieu était Celui qui brisait la force des hommes par une force plus grande, Celui qui mettait à genoux les peuples devant la manifestation de sa grandeur et de sa toute puissance. Et voilà que Dieu fait comprendre à Élie que sa puissance est la douceur du murmure d'une brise légère. La puissance de Dieu est faiblesse. La puissance de Dieu est douceur, elle est fragilité, elle se révèle à nous d'une manière imperceptible. Et cela est une des plus belles annonces préfigurant la venue du Christ. Car quand Dieu viendra sur la terre, ce ne sera pas comme un roi avec des chars, des armées, avec des puissances humaines pour dévaster la terre et lui imposer sa force. Quand Dieu viendra ce sera dans un homme, un homme fragile, un homme comme nous, un homme démuni, un homme qui finalement sera rejeté, seul souffrant et qui mourra sur la croix, nu, dans le dénuement le plus absolu.
C'est cela la manifestation de Dieu. Dieu, que nous appelons volontiers le Tout Puissant, n'est pas celui qui écrase les puissances humaines par une puissance plus forte. La révélation de Dieu est bien plus radicale : elle renverse nos conceptions de la puissance. Nous nous imaginons que c'est à force de puissance que l'on peut vaincre. Dieu nous fait comprendre que la seule force véritable n'est ni la force des armes, ni la force de l'argent, ni la force des muscles, ni la force de l'intelligence, ni aucune de ces puissances humaines que nous voyons sans cesse se déployer à la surface du monde. La seule force véritable, réelle, c'est celle infiniment douce, infiniment fragile, infiniment vulnérable de son amour, de sa tendresse, de sa présence intime, intérieure et profonde. Il n'y a que cela qui compte. Et en réalité, devant tout le déploiement des puissances des hommes, seul l'amour peut être vainqueur. D'une victoire qui, au premier abord, nous paraît improbable, dérisoire et pourtant, si nous sommes chrétiens, nous croyons que seul l'amour peut être vainqueur, que seul l'amour peut triompher des richesses, de nos passions, de nos péchés, du déchaînement du mal, de la violence des armes et même de la mort. C'est cela la Résurrection du Christ. C'est l'amour plus fort même que la mort. Voilà notre foi. Etre chrétien c'est croire que l'amour de Dieu, la force du cœur de Dieu est plus grande que toutes les forces que nous pourrons dégager.
Voilà ce qu'Élie a pressenti dans la révélation de la brise légère. Voilà ce que le Christ est venu nous apporter. Et pour dire seulement un mot de l'évangile de ce jour, l'erreur de Pierre, quand Jésus l'a appelé sur la mer, c'était de croire qu'il allait être victorieux du déchaînement des vagues par une force divine, une sorte de puissance qui le rendrait plus stable que les flots. C'est pourquoi, croyant à une force miraculeuse, une sorte de pouvoir magique, Pierre s'est enfoncé dans l'eau parce qu'Il avait mis sa foi dans quelque chose qui n'était pas la vérité de Dieu. Et Jésus, simplement en le saisissant par la main, le redresse et lui dit : "Pourquoi as-tu douté ?" La véritable force qui permettra de vaincre le déchaînement du monde symbolisé par les vagues de la mer, la seule force c'est cette fragilité de la foi, c'est cette foi en l'amour triomphant de Dieu.
Alors, comme Pierre, réveillé à la vraie foi par Jésus, comme Élie, mettons notre confiance dans l'amour de Dieu. Il n'y a que cette force de l'amour qui puisse nous sauver et sauver le monde.
AMEN