QUI FAÇONNE L'HOMME, LES HOMMES OU DIEU ?

1 R 17, 10-16

(10 octobre 1985)

Homélie du Frère Michel-Pierre MORIN

L

'évangile et la lecture du livre des Rois nous présentent les figures de deux prophètes et de deux veuves : le prophète Élie et la veuve de Sarepta : Jésus le prophète par excellence, la Parole de Dieu, Verbe fait chair et la pauvre veuve devant le trésor du temps. Je vous propose de réfléchir à la signification de ces figures pour nous aujourd'hui.

D'abord la scène de l'Ancien Testament. La veuve de Sarepta, une femme sans ressource, condamnée par les circonstances de sa vie, à la mort imminente : la mort non seulement pour elle, mais pour son fils, c'est-à-dire mort de la vie et de l'espérance de vie qu'elle a enfantée. Le pain manque, le pain du désir, le pain qui nourrit l'espérance en rassasiant cette volonté de vie qui habite en tout humain. L'huile manque, la force fait défaut, elle n'a plus où puiser sa joie, cette joie dont l'Écriture nous dit qu'elle rayonne sur le visage comme une huile d'allégresse. N'ayant plus rien pour vivre, même plus de raison de vivre, elle signe sa mort en ce dernier geste, ramassant deux morceaux de bois pour le dernier feu du dernier repas : après quoi, comme la flamme, elle s'éteindra dans la mort, avec son fils. 

        Alors paraît Élie, le prophète dont la présence, la parole vont faire jaillir dans cette indigence l'abondance. Voici que la farine ne manquera plus et l'huile ne s'épuisera plus : par la présence prophétique de l'envoyé de Dieu la veuve désespérée retrouve au cœur même de sa désolation le sens de sa vie, la force de son désir de vivre, et la joie à partager avec son fils, en qui elle va pouvoir encore engendrer l'espérance de l'avenir. Frères et sœurs, la veuve païenne de Sarepta figure l'humanité sans Dieu : le prophète Élie est le signe de la venue de Dieu pour notre humanité. L'humanité sans Dieu : humanité sans espérance, sans ce pain quotidien de la force et de l'amour, sans cette joie, condamnée à la tristesse qu'elle ne parvient pas à dissimuler sous toutes les épaisseurs de ses masques.

        Au cœur de cette humanité qui a perdu le sens de sa réalité, ayant perdu le sens de Dieu, s'élève une parole prophétique, celle de l'Église, porteuse en sa Parole de la fécondité de Dieu, en son enseignement du sens de la vie humaine, en ses sacrements de la nourriture qui rassasie le cœur de l'homme et réjouit la profondeur de son visage. Ainsi aujourd'hui, vous le savez bien, notre humanité ressemble à cette veuve, réduite à la mort car elle ne sait plus ce qui est vraiment la communion et l'espérance, et nous Église du Christ, nous tenons en nos cœurs et nos mains, un message prophétique : une parole qui contient l'avenir du désir, de la joie, de la vie de cette humanité.

       Je vais illustrer cela par deux exemples en vous demandant de bien saisir ce que je voudrais vous dire. D'abord cette réalité nouvelle que nous appelons la procréation assistée. Ces techniques en soi merveilleuses permettent à un couple de recevoir un enfant en dehors des règles naturelles et normales de l'amour humain en son lien charnel. Les problèmes très graves liées à ces découvertes récentes veulent répondre aux limites d'un couple stérile, un couple qui a perdu cette raison de vivre qui est d'engendrer, cette source de joie et d'espérance, gage de la croissance de l'humanité. Il y a là une souffrance qui se transforme souvent et si douloureusement en une signature de désespoir, avec le goût amer d'une certaine mort. Il ne faut pas traiter ces techniques nouvelles de procréation à la légère, ni jeter des séries d'anathèmes contre ceux qui travaillent à ces recherches scientifiques si délicates puisqu'elles atteignent d'emblée le cœur même de ce qu'est l'humain en son origine, au plan génétique, mais aussi au plan de la communion d'amour d'un homme et d'une femme ne faisant qu'une seule chair, pour engendrer une chair nouvelle, un fils, qu'ils auront la joie de nourrir avec le pain et l'huile de la vie humaine.

        Notre conscience chrétienne est de fait alertée, de façon parfois violente, voire agressive, au sujet de ces problèmes. Ce que je veux vous dire n'est pas une explication exhaustive ni une théorie morale, mais je vous demande de considérer cette situation à la lumière de celle du prophète Élie et de la veuve de Sarepta : du cœur de ce manque, de cette souffrance devant l'homme cherchant à combler ce vide et à éliminer cette souffrance  qu'elle va être la Parole prophétique de l'Église, pour qu'une indigence devienne abondance : mais de quelle abondance s'agit-il ? ou encore quel est le sens de l'homme qu'il faut réveiller, quel homme faut-il façonner ? Qu'est-ce qu'un désir d'enfant, qu'est-ce qu'un enfant ? qu'est-ce engendrer un enfant ? Vous pressentez bien qu'à ce niveau de question pour un chrétien, tout n'est pas acceptable. Non pas dans le domaine technique, car en soi une technique un outil n'a pas de valeur morale : mais tout n'est pas acceptable quand à la manière d'utiliser cette technique, quand au sens et au but du geste qui va diriger cet outil.

       Avec une technique semblable, il y a des réalisations acceptables même si elle comportent des risques, des limites, mais il y a aussi des réalisations inacceptables et condamnables dans leurs principes. Je sais bien qu'en ce domaine on invoque facilement les grands sentiments de pitié, de générosité, du don : mais que signifient dans certains cas ces appellations ; nous employons un langage, mais est-il juste à propos de ce qu'il désigne ? Qu'est-ce un don qui serait effectué dans l'anonymat total et définitif entre le donateur et le receveur ? qu'est-ce qu'un don dissimulé sous un mensonge, qu'est-ce qu'un don qui veut ignorer le receveur en déresponsabilisant le donneur ? Qu'est-ce qu'un don hors de la communion de ces personnes, sans jamais la nourrir ni la réjouir ? Quelle valeur vraiment humaine peuvent véhiculer ces dons de spermes, d'ovules ou d'embryons ? Qu'est-ce encore cette pitié de l'homme qui traite l'enfant comme un remède, un médicament, et profondément qu'est-ce qu'une humanité qui ne peut supporter ses limites ni vivre ses souffrances ? Ce sont des questions que je pose, mais en soulignant bien qu'en tant que chrétiens nous ne pouvons nous satisfaire d'un langage d'anathème ou de paroles superficielles. Ces problèmes nous obligent à repenser de façon profonde à notre mission dans ce monde, à la parole de l'Église c'est-à-dire chaque chrétien va porter à cette humanité veuve du sens de sa vie, de sa destinée, et qui donc porte en elle le sceau d'une stérilité non plus physique, mais métaphysique. N'y a-t-il pas une façon de traiter médicalement la stérilité physique qui entraîne une stérilisation du sens de l'homme, de la famille ?

       Le second exemple que je veux aborder est aussi très épineux. Mais nous devons, dans l'Église, en parler avec paix et lucidité, sans nous renvoyer à la figure les slogans que nous imposent les médias. Je veux évoquer le problème de l'immigration. Vous êtes autant que moi au courant de la situation. Vous lisez les journaux autant que moi, vous écoutez les débats télévisé. Mais comment se fait-il donc que tout d'un coup avec la force d'une lame de fond, ce problème submerge la presse et les discours, pourquoi diantre, une période pré électorale, donne l'occasion de ce déchaînement intempestif sur ce problème si sérieux qui demanderait, pour être réfléchi et géré, beaucoup plus de calme et d'objectivité : ne serait ce pas, parce que quelques-uns cherchent la première place ? Mais alors vraiment quel homme, quel citoyen sommes-nous devenus, pour utiliser ces problèmes sociaux si graves à des fins électoralistes et pour des intérêts politiques de domination ? Allons-nous donc alors entrer dans les débats d'opposition des partis ? Allons nous épouser naïvement la cause de la gauche ou celle de la droite, comme si chaque clan ayant sa vérité, détenait toute la vérité, allons-nous poser ces problèmes uniquement dans le domaine des statistiques démographiques, des nécessités économiques, ou du mélange des peuples ? Comment notre conscience chrétienne va-t-elle juger tout ce qu'elle reçoit d'information : allons-nous nous laisser façonner à l'image et à la ressemblance de tous ces discours ? Comment ces problèmes si difficiles peuvent-ils être pensés et non pas réglés, mais gérés, si nous nous laissons aller à tout vent de dogmatisme politique, esclaves de l'impérialisme, des slogans, des déclarations, des prises de positions et de toutes les contradictions et confusions qu'ils engendrent dans l'esprit d'une nation ?

       Encore plus que les autres, nous chrétiens nous ne pouvons pas en rester au niveau journalistique dont nous savons qu'il véhicule sa part de mensonge ou de déformations selon les intérêts recherchés. Nos raisons de réfléchir, nos raisons d'accueillir, nos raisons de respecter les autres et d'en être respectés avec notre patrimoine historique, culturel, religieux, ces raisons nous allons pas les chercher dans la presse quelle qu'elle soit : elles ne vont pas jaillir du choc dualiste des idées de droite et de gauche, ou alors nous servons et soutenons une conception manichéenne de notre société et en fin de compte de l'homme. Ceci n'est pas acceptable. Nous irons chercher le pain de notre réflexion d'abord dans la Parole de Dieu. En conséquence je vous mets en garde de ne pas prendre la parole des hommes politiques ou des scientifiques pour la seule vérité concernant l'humanité et assurant à elle seule l'avenir de l'humanité : qui a fait l'homme ? qui façonne encore l'homme d'aujourd'hui et celui de demain ? Les scientifiques, les journalistes, les économistes, les politiciens ? Non, Dieu et Dieu seul. Nous sommes soumis d'abord et en tout à la volonté de Dieu pour la réalisation de son dessein sur l'homme.

       Les deux problèmes que je viens trop rapidement d'évoquer se rejoignent en un point commun : notre attitude face à des situations où est engagée notre propre identité d'homme, notre identité familiale et notre identité nationale, tout ceci intrinsèquement lié. Nous ne pouvons donc laisser démanteler et disséquer sous le scalpel des théories démographiques, des justifications de bienfaisance, des possibilités techniques, le cœur de la vie humaine, le tissu de la vie familiale et sociale : nous avons le droit et le devoir de faire grandir l'homme, qu'il en soit au stade embryonnaire de sa croissance, ou qu'il soit parmi nous un étranger. Ne nous trouvons nous pas situer dans une position de refus dans un cas plus que dans l'autre. Mais nous avons aussi le droit d'être ce que nous sommes, tels que notre histoire nous a enrichi, avec notre héritage et notre patrimoine. Face à notre identité, devoir nous est fait de la garder, de la développer, voire le cas échéant de la défendre : mais sûrement pas à coup d'assassinat physique, moral ou politique. L'accueil de l'autre, qui est toujours étranger, parce qu'il n'est pas moi, signe notre fidélité au Dieu de l'Alliance, comme l'exige l'Ancien et le Nouveau Testament. Mais cet accueil de l'autre ne se fait pas n'importe comment, ni avec n'importe quel slogan de générosité universelle ou de cohabitation indifférenciée, justifiant trop facilement des solutions immédiates et superficielles, cachant notre profond malaise devant une situation que nous ne voulons pas aborder au niveau profond de ses exigences comme de ses risques, c'est-à-dire en toute vérité.

       Frères et sœurs, je n'exprime pas ici une prise de position, car ce serait alors prendre parti et faire chorus avec tous les partis. Je vous demande seulement, en m'inspirant de cet épisode du livre des Rois, qui nous fait toucher cette part de stérilité dans notre cœur, stérilité qui nécrose notre sens de l'homme, je vous demande de réfléchir non pas au ras des journaux et discours, mais en prenant du recul, de l'altitude : et "l'outil" qui nous donnera la véritable mesure de ce que nous abordons sera en premier lieu et en fin de compte la Parole de Dieu sur l'homme. La Parole de Dieu imprégnant plus encore notre vie pour évangéliser notre cœur et notre regard, notre intelligence et notre jugement, nous donnera de saisir ces problèmes sous une tout autre lumière que celle des flashes aveuglants et déformants de l'actualité. Ils vous apparaîtront alors dans toute leur profondeur, avec leur véritable gravité et donc leurs exigences réelles.

       Frères et sœurs, la veuve de l'évangile n'est pas la figure de l'humanité désespérée comme la veuve de Sarepta. Elle est figure de l'Église : elle que le monde considère parfois comme une femme d'une autre époque, qui n'aurait rien d'autre à verser au trésor de l'humanité que les deux pièces de sa morale dépassée et de sa vision pieuse de l'homme. C'est vrai l'Église n'a pas de tribune politique ou de laboratoire scientifique : elle ne fait pas campagne pour ou contre, elle ne se promène pas sur les places publiques du monde habillée de ses diplômes et gonflée de sa puissance. Mais elle sait bien, et Dieu sait encore plus, qu'en révélant au monde le sens de son existence et de sa destinée, elle lui donne bien plus que tous les riches et les puissants rassemblés : elle donne tout ce qu'elle a pour vivre, elle donne ses raisons de vivre, elle veut transmettre l'abondance de la vie de Dieu.

       L'humanité est veuve et triste du sens de l'homme parce qu'elle perd le sens de Dieu. A l'Église que nous sommes, Jésus a révélé le "sens de Dieu", alors ne perdons pas le sens de l'homme. Mais au contraire parce que nous avons dans notre cœur ces raisons de vivre de croire et d'espérer, ayons le courage de redire à l'homme d'aujourd'hui, qui il est, où il va, quelle est sa route : en lui signifiant aussi les impasses et les fausses pistes. Nous sommes  croyants, nous croyons en Dieu, je vous demande en ces temps de croire davantage en l'homme, tel que Dieu le façonne, tel qu'il aime et veut le sauver de son désespoir, c'est-à-dire de son autodestruction.

       AMEN