LA GLOIRE DE DIEU DANS LE TEMPLE

1 R 9, 1-9

(16 février 1993)

Homélie du Frère Jean BUDILLON o.p.

 

Nuée lumineuse 

L

e texte du Livre des Rois est un des plus beaux passages de ce que dans la Bible hébraïque on appelle "les prophètes antérieurs" et que nous, chrétiens appelons des "livres historiques". En réalité ce sont déjà des livres prophétiques.

Dans ce passage, on voit Salomon construire un Temple, organiser une magnifique liturgie avec beaucoup de prêtres, de choristes, d'instruments et tous les fidèles arrivent. Et au moment solennel, les prêtres sont obligés de sortir du temple parce que "la gloire de Dieu" arrive, ce qui d'ailleurs n'était pas prévu. Dans la Bible, la gloire, c'est Dieu Lui-même, Dieu qui se manifeste dans tout son éclat, dans toute sa splendeur, dans sa lumière. Il vient, Il envahit le Temple. Et cela signifie que Dieu va désormais résider dans ce Temple, ce qui est redit dans le texte de ce jour : "Je vais faire habiter mon Nom à jamais. Mon cœur et mes lèvres ne quitteront pas ce lieu."

       Je ne sais si vous avez perçu une contradiction dans ce texte : "Je vais habiter à jamais dans ce temple " et Il dit à Salomon : "Ta descendance ne s'éteindra jamais !" puis : "Si vous péchez, Je me retirerai de ce temple et ce temple sera détruit." D'autre part, nous savons que la dynastie de David et Salomon s'est apparemment éteinte. Alors, est-ce que Dieu serait infidèle à ses promesses, est-ce qu'Il pourrait ne pas les tenir ? Effectivement, nous savons que, du temps de Jérémie, les babyloniens s'approchent de Jérusalem, sont prêts à prendre la ville et Jérémie ne cesse de prêcher la conversion. Les gens lui disent : "Mais on a le Temple !" On a Dieu parmi nous, on ne risque rien. "Tu n'es qu'un prophète de malheur. Tais-toi, nous n'avons pas à craindre les babyloniens". Jérémie continue à prêcher et ce qu'il annonce se réalise. La ville est prise, le Temple est détruit et profané.

       Or juste avant ces événements, le prophète Ezéchiel a vu "la gloire de Dieu partir". Comme Salomon l'avait vue arriver, Ezéchiel la voit quitter le Temple pour ne pas être présente au moment où le Temple sera profané. Mais Ezéchiel, à la fin de son livre, annonce la reconstruction du Temple avec des symboles qui montrent bien que la façon dont il en parle n'est guère réalisable. Mais en tout cas, il dit que le Temple sera reconstruit et que "la gloire" reviendra. Or près de soixante ans après la destruction du Temple les événements changent de tournure, Cyrus prend le pouvoir et, pour amadouer les hébreux, non seulement il leur permet mais il leur demande même de reconstruire le Temple. Le Temple est reconstruit, mais on n'a jamais vu "la gloire" revenir. Alors, la prophétie d'Ezéchiel est-elle fausse ? la promesse faite à Salomon ne tient-elle donc pas ?

       La clé de la solution se trouve dans l'évangile, en particulier dans saint Jean qui nous dit : "le Verbe de Dieu s'est fait chair. Il a habité parmi nous." Et là il prend un verbe un peu insolite en grec, mais qui traduit consonne par consonne le verbe hébreu qui signifie "la résidence de Dieu dans le Temple ". Et Jean ajoute : "Nous avons vu sa gloire." Et quelques lignes plus loin, saint Jean rapporte les paroles de Jésus : "Détruisez ce Temple et en trois jours Je le relèverai !" Cela veut dire : Par vos fautes, vous êtes en train de reproduire ce qui se passait du temps des babyloniens, les romains vont venir comme les babyloniens, ils vont détruire votre Temple. Bien sûr personne, à ce moment-là ne comprend ce que Jésus veut dire, on le prend même pour un fou, mais après coup, après la Résurrection, alors tout s'éclaire, on comprend qu'Il parlait de son propre corps, qu'Il allait relever dans trois jours. Et c'est dans ce corps qu'habite "la gloire".

       Or ce corps, nous en faisons partie. Nous sommes les pierres vivantes de ce vrai Temple dont le temple de Salomon n'était que la figure et l'annonce. C'est dans ce corps-là dont nous sommes les pierres vivantes qu'habite désormais, pour toujours, la gloire de Dieu. Ce Temple qui sera manifesté pleinement à nos yeux à la fin des temps, bien sûr, est déjà en train de se construire. Déjà c'est une réalité que nous vivons dans la foi, chaque fois que nous célébrons la messe, que nous célébrons l'eucharistie. Déjà nous nous rassemblons pour former le corps du Christ et pour que le Christ puisse habiter parmi nous.

      Vous voyez donc la différence avec le temple de Salomon. Dieu voulait y habiter et Il y habitait déjà comme Il habitait parmi nous. Mais la tentation était grande, pour les hébreux comme pour les païens, de prendre ce Temple pour un lieu magique, une espèce de talisman. Puisque Dieu est là, Il est à notre portée, à notre disposition. On le possède, on ne risque rien et l'on peut faire n'importe quoi. Il est à nous et Il nous protégera. Or cela ne se produit pas ainsi. Dieu l'avait prédit à Salomon. Et bien maintenant, ce n'est pas nous qui possédons Dieu. Nous ne pouvons pas avoir la prétention ou l'illusion de mettre la main sur Dieu puisque c'est Dieu qui nous possède. Nous sommes nous-mêmes ce vrai temple de Dieu mais c'est Dieu qui nous contient, c'est le Christ qui nous contient.

       Il n'y a donc aucune possibilité de mettre la main sur le Christ et de le posséder. Ou bien nous adhérons, par la foi, au Christ et alors nous sommes en pleine sécurité parce que, justement, nous sommes dans la foi, ou bien nous nous séparons du Christ par notre infidélité, par notre péché et nous perdons cette sécurité. Mais cela ne veut pas dire que c'est parce que Dieu nous abandonne. C'est nous qui avons abandonné Dieu. Et nous avons abandonné Dieu parce que nous ne pourrons jamais prétendre mettre la main sur Lui comme l'avaient pensé les hébreux dans leur histoire.

       AMEN