LA VISITE DE DIEU

Rt 4, 9-13 + 17 ; Mc 10, 13-16

(5 juin 2012)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Jessé, petit-fils de Ruth (Saint Désiré)

F

rères et sœurs, nous avons vu en cours de la lecture de ce livre de Ruth qu'en règle général c'est un récit dans lequel Dieu n'intervient pas directement. On ne peut pas dire que c'est Dieu qui fait rencontrer Booz et Ruth, ni que c'est Dieu qui provoque la famine pour que Noémi s'en aille à Moab, ou plus tard que la famine terminée, Noémi revienne à Bethléem. Il n'y a pas cette vision de l'immédiateté de l'action de Dieu dans le monde, nous l'avons constaté hier dans un autre passage.

Il n'y a qu'un endroit où Dieu intervient directement, c'est dans le passage que nous avons lu tout à l'heure au moment où Booz exerçant son droit de rachat, puisqu'il fait partie de la famille proche de Noémi, et comme elle n'a pas d'enfants, il y a une obligation d'épouser Noémie, pour transmettre son patrimoine à travers un héritier qu'on lui suscitera. Ce n'est pas Booz qui est placé en première ligne, c'est un cousin Éliméleck mais il ne veut pas le faire pour ne pas diviser son patrimoine. Alors Booz dit qu'il prendra Ruth et qu'il la prend non pas pour elle-même mais il la prend pour continuer le lignage patrimonial de Noémi et de son mari défunt.

Dans l'économie du récit, c'est un acte de générosité de la part de Booz, que de s'intéresser à une moabite, une étrangère. C'est à ce moment-là seulement que Dieu est décrit comme intervenant directement. En effet, on dit : "Booz prit Ruth pour femme, il alla vers elle, et le Seigneur donna à Ruth de concevoir et elle enfanta un fils". C'est une formule classique dans les récits de naissance dans tout l'Ancien Testament : le mystère de la vie est quelque chose de tellement radical et d'une telle nouveauté que ce ne peut être que Dieu qui fait surgir la vie. Alors que le récit essaie plutôt de raconter les choses telles qu'elles se passent, là on ne peut pas s'empêcher de manifester, de souligner l'intervention spécifique de Dieu.

C'est quelque chose qui aura beaucoup d'importance par la suite, parce que à travers la Bible, c'est la manière de dire le caractère absolument sacré et intouchable de la vie. La vie est tellement radicalement un don précieux et intouchable qu'il ne peut venir que de Dieu. C'est pour cela qu'on a ces formules pas très scientifiques, dans lesquelles on dit que "Dieu visite le sein de telle femme". Il la rend féconde. On considère que le moment où la vie surgit, c'est un acte spécifique et créateur de Dieu. C'est aussi pour cette raison que les chrétiens ont inventé ce mot nouveau de "procréation", on considère que dans la tradition judéo-chrétienne, le fait de donner la vie à des enfants est un acte de délégation de la part de Dieu. Dieu est le créateur de cette vie, mais il prend les parents comme créateurs délégués, des procréateurs. C'est là-dessus qu'est fondée toute la conception de la vie humaine et également l'enseignement actuel de l'Église sur le respect de la vie comme une réalité. C'est sûr que dans l'Ancien Testament et même dans le Nouveau, ces choses-là ont été dites plus par feeling théologique que par rigueur scientifique, car on n'avait absolument pas idée que le problème de la gestation était lié à un enchaînement de causes biologiques. Mais ce qu'on voulait dire c'est que chacun de nous, puisque c'est par la conception qu'il est venu au jour, et qu'il est entrée en relation avec Dieu, chaque naissance, chaque conception est un acte créateur de Dieu. Au lieu d'être l'acte créateur de l'origine, il est l'acte de créateur répercuté pour chacun d'entre nous.

Cela a des conséquences très complexes et importantes, notamment celui de dire que puisque nous sommes constitués comme êtres vivants personnels par un acte spécial de Dieu, nous sommes destinés à Dieu. Les deux vérités sont inséparables, c'est Dieu qui suscite l'homme comme personne humaine pour entrer en dialogue avec Dieu, et pour accomplir sa destinée sous le regard de Dieu, c'est-à-dire la destinée qui lui a été donnée par l'acte du don de la vie.

Cela peut nous aider à réfléchir et à mieux comprendre pourquoi à certains moments l'Église réagit très vivement sur le problème de la vie, ce n'est pas comme on l'a dit parfois une sorte de vitalisme, une sorte de respect presque matérialiste de la biologie. C'est l'intuition à partir du moment où une vie est née, cette vie est ouverte au dialogue avec Dieu, et le seul qui peut ouvrir le dialogue avec Dieu, c'est Dieu lui-même. C'est pour cela que dans le livre de Ruth au moment où Ruth enfant, on dit que c'est Dieu qui vient et qui la visite à travers le processus biologique de la fécondité pour lui donner d'être mère à l'initiative de la part de Dieu, d'une vie qui va rentrer en dialogue avec ce Dieu vivant. C'est la raison pour laquelle, cette maternité de Ruth est particulièrement importante puisqu'elle est l'arrière grand-mère du roi David. Les derniers versets du livre de Ruth concernant cette petite généalogie et pour montrer à quel point le don et la visite du sein de Ruth par l'amour de Dieu a été non seulement fécond pour celui qui a reçu cette vie plus tard à savoir, le fils de Jessé, David, mais également pour ce que l'humanité a reçu par le roi David.

 

AMEN