LA LOI OUVRE LE COEUR

Rt 2, 1-10+14-17 ; Mc 9, 38-50

(29 mai 2012)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

La glanure qui mène au mariage !

F

rères et sœurs, comme le Frère Christophe l'a expliqué hier, le livre de Ruth dans l'Ancien Testament essaie de rendre compte d'une situation délicate au moment où les juifs reviennent d'exil, c'est-à-dire le fait qu'on se trouve, surtout les juifs babyloniens, qui avaient sans doute étudié et interprété la Loi de façon beaucoup plus stricte comme une minorité dans un pays étranger, ils se retrouvent subitement à Jérusalem avec une population certainement assez composite puisque un des grands problèmes qui se posait est celui qu'on appelle de nos jours les mariages mixtes. Cela veut dire essentiellement que les mariages étaient contractés entre des juifs et des non juives, et parfois des juives et des non juifs. C'était un problème qui a beaucoup préoccupé les législateurs de l'époque. On voulait maintenir une sorte de pureté d'identité du peuple élu qui se comprenait essentiellement à partir des données de la référence à l'ancêtre. Par conséquent le fait d'être né dans le contexte d'une famille et de parents juifs avait une certaine valeur, et l'on considérait que si l'on était juif, on pouvait plus facilement observer les préceptes de la Loi puisque Dieu avait passé son Alliance avec le peuple élu et que ceux qui n'étaient pas juifs et qui, par conséquent, ne considéraient pas sans doute être tenus par un certain nombre de préceptes de la Loi, même si ces préceptes n'étaient pas aussi compliqués et démultipliés que ceux que critiquera Jésus cinq ou six siècles plus tard.

C'est ce qu'on pourrait appeler un problème d'assimilation et le récit de Ruth comme on le découvrira par la suite, est une sorte de récit un peu polémique disant que la grand-mère du roi David était une païenne. Elle était moabite et les moabites avaient très mauvaise presse dans le peuple d'Israël. Cependant, Ruth va être intégrée par la voie royale dans le peuple de Dieu tout en étant une païenne. Nous verrons les péripéties plus tard, c'est tout le problème du fait que Ruth soit épousée.

Le passage que nous avons lu aujourd'hui est riche de sens. Il y a une sorte d'ambiguïté qui fait tout l'intérêt du récit. Ruth sait par sa belle-mère Noémi, qui est elle-même parente de Booz, qu'elle est envoyée glaner dans le champ de son parent Booz. C'est très habile de la part de Noémi parce que si par hasard la pauvre Ruth étrangère, moabite, va glaner dans un champ, si elle a le recours de dire : oui, mais je suis la belle-fille de ta parente Noémi, peut-être que cela atténuera le mécontentement du maître du champ. Il faut bien imaginer que la glanure était permise et même prescrite par la Loi, mais normalement, c'étaient des produits de la terre, qui devaient donc profiter aux habitants de la terre, c'est-à-dire aux juifs. S'il y avait eu plusieurs glaneuses, c'étaient les glaneuses juives qui auraient dû avoir la préemption sur le ramassage des épis. Or, Ruth est dans une situation de quelqu'un qui glane et qui s'approprie ce à quoi elle n'a pas droit.

Le récit est assez bien mené parce qu'on s'aperçoit que Booz est très gentil avec Ruth, et comme le lecteur n'est pas tout à fait naïf, il peut penser que cette jeune femme veuve très tôt, recueille les gentillesses de Booz, pourquoi ? non seulement il la laisse glaner, mais il l'invite au repas, il fait griller les épis, il en fait un peu trop dans cette affaire, c'est clair. Il dit ensuite aux ouvriers qui ramassent le blé qu'il faut en laisser un peu exprès pour elle. Que manifeste ce comportement ? qu'il est déjà amoureux ? Rien ne le dit … Mais en même temps, il applique assez strictement les préceptes de la Loi. Il respecte la loi sur la glanure. Bien sûr que cela ne revient pas de droit à Ruth, mais c'est quand même possible de venir glaner. Il accueille d'abord Ruth dans la justice qui consiste à observer un certain nombre de préceptes de la Loi pour le souci des plus pauvres et des plus démunis.

Cela ira plus loin, on le découvrira par la suite. Le récit tient bien à nous souligner qu'à un moment donné, si Ruth entre dans le champ dans tous les sens du terme, le champ réel qui appartient à Booz et son champ de vision, c'est précisément parce que Booz a le cœur ouvert par la Loi pour faire miséricorde à Ruth. Autrement dit, quand Ruth deviendra la femme de Booz, elle le deviendra parce qu'il a suivi la Loi. Il a vécu la Loi selon un précepte de miséricorde qui était prévu par elle et ce qui fait que ne l'ayant pas chassée, n'ayant pas récriminé contre l'application de la Loi qu'il suit de façon assez souple, Booz sera récompensé à cause de cette cordialité, de convivialité que l'application de la Loi a ouvert dans son propre cœur vis-à-vis de cette étrangère qui est Ruth.

Cela nous apprend quelque chose. Nous pensons la Loi de façon légaliste, comme une contrainte à la liberté, qui empêche de vivre par des préceptes rigoureux. La loi c'est aussi une manière dont on adapte, on éduque et même parfois, on domestique un peu le cœur humain dans des circonstances où il n'aurait que de trop bonnes fraisons d'être plus rigoureux ou fermé. La Loi n'est pas simplement un moyen pour fermer son cœur, c'est aussi un moyen de l'ouvrir. Le récit est assez subtil pour nous montrer que lorsque Booz obéit à certains préceptes de la Loi, il se prépare quelque chose dans son cœur à quoi il ne s'attend pas, mais que dans la mesure où il l'a vécu avec une certaine docilité et une grande simplicité, une certaine ouverture de cœur, dans le simple geste de l'application de la Loi, Booz a découvert quelque chose qu'il ne soupçonnait pas.

 

AMEN