A QUOI SERT LA RELIGION ?

Rt 1, 1-10+16-19 ; Mc 9, 30-37

(28 mai 2012)

Homélie du Frère Christophe LEBLANC

Ruth (Dinant)

F

rères et sœurs, le livre de Ruth dont nous avons commencé la lecture est un livre qui est extrêmement contemporain puisqu'il pose une question qui est au cœur de l'actualité, même dans notre société profondément sécularisée : qu'est-ce que la religion ? a quoi sert-elle ? comment construit-elle notre identité ? il est étonnant de voir que dans la société européenne sécularisée la question de la religion est la question du désir de reprendre à son propre compte certaines racines chrétiennes de l'Europe, et que cela se fasse moins par rapport à l'évangile que contre d'autres personnes et d'autres cultures.

Quand le livre de Ruth a-t-il été écrit ? Il faut reconnaître qu'on ne le sait pas vraiment. Il semble qu'au retour de l'Exil les juifs aient été confrontés à ce problème clair : que se passe-t-il lors des mariages mixtes entre des juifs et des non juives ? comment la religion juive formée au creuset même de Babylone va-t-elle pouvoir être transmise ? Il est vrai que le moyen le plus simple pour qu'une religion se transmette, c'est que l'on vive dans ce qu'on appelle l'endogamie : être sûr que dans la famille, il n'y ait que des personnes qui appartiennent à la même religion et de cette manière la religion sera transmise cent pour cent kasher !

On est donc arrivé à un niveau où les autorités ont décidé que la famille devait se désagréger, disparaître parce que tout simplement l'un des deux n'était pas juif. C'était une révolution, il faut bien convenir que dans le pays de Judée, il y avait eu énormément de mariages mixtes. On pense que le livre de Ruth a été écrit dans ce contexte politico-religieux, par une personne, est-ce un homme ? certains diraient que ce texte a été écrit par une femme … mais l'idée est de répondre à cette politique religieuse qui veut établir que la religion ne peut se transmettre que par la génétique et que si les frontières sont bien étanches entre les autres et moi-même.

Le livre de Ruth a pour but de montrer que les frontières ne sont pas étanches. Et c'est la raison pour laquelle on commence ce petit livre par ce qui est commun à toute l'humanité : la faim, l'incapacité de subvenir pour soi et pour sa famille dans son pays, et la nécessité pour certaines personnes de prendre le risque de partir et de traverser un désert pour arriver dans une région dont la tradition juive le note comme un pays rival d'Israël. Cette famille est bien accueillie par les Moabites qui sont théoriquement détestés par les juifs et réciproquement. Il y a même une alliance conjugale puisque les fils vont épouser des femmes moabites, ce qui je peux vous assurer pour l'époque est le summum de l'horreur. Essayez d'envisager le pire mariage de vos enfants avec ce que ne vous voudriez pas, c'est ce qui se passe dans Ruth.

Ce que le livre de Ruth va vouloir expliquer c'est que la transmission de la quintessence de la religion ne se fait pas par la pureté familiale et politique, mais par un mot qui est déjà apparu au début de ce texte qu'on a traduit par bonté, ou bienveillance, selon les traductions de la Bible de Jérusalem, mais qui en hébreu se dit "chesed" et se prononce "résed". Le résed, c'est la bonté en tant que la charité transcende et viole la Loi. C'est toute l'originalité du livre de Ruth, c'est d'affirmer que la vitalité de la vie religieuse juive pour nos frères juifs, chrétienne pour nous, passe par la violation de la Loi en tant que la Loi serait l'incapacité à rencontrer les autres. J'utilise la religion pour refuser d'entrer en communion avec les autres. Le résed, c'est de dire que ce que Dieu nous demande, c'est d'aller plus loin que la Loi et de faire même ce qui n'est pas prévu par la Loi. Dans la semaine qui a précédé la Pentecôte, nous avons lu ce très beau texte de Paul dans l'épître aux Galates dans lequel il met face à face la Loi et la grâce. Il explique bien d'ailleurs que la Loi et la grâce n'ont pas à être confrontées et nous n'avons pas à choisir entre l'une et l'autre.

Dans le livre de Ruth c'est la même chose. L'auteur n'oppose pas la Loi et la grâce, il dit que la grâce c'est ce que nous avons à faire au-delà de la Loi. Comme vous avez pu le constater à travers une courte présentation de ce livre de Ruth, je vous disais que ce livre est très contemporain. Pour nous, comment envisageons-nous notre vie chrétienne ? pour nous, qu'est-ce que l'Église ? pour nous, qu'est-ce que la tradition chrétienne ? Est-ce simplement un repli identitaire ? est-ce simplement un cadre dans lequel nous nous promenons, peut-être comme une mouche dans un bocal qui se heurte au verre ? ou bien est-ce que nous envisageons l'évangile comme une transcendance, comme le fait que Dieu nous appelle à traverser les frontières humaines et à découvrir que ce que Dieu nous demande ce n'est pas le minimum requis ce qui est déjà important, la Loi, c'est-à-dire le substrat de base : ne pas tuer son voisin, ne pas voler la vache de son voisin, ne pas voler la femme de son voisin, etc … mais ce que le livre de Ruth nous révèle c'est que la vitalité, le fait que nous serons capable de laisser transmettre et paraître l'image de Dieu qui est en nous, cette vitalité s'exprimera le jour où nous irons plus loin que la Loi et que nous ferons des choses qui ne sont pas prévues par la Loi. C'est ce que ces deux femmes moabites, Orpa et Ruth ont fait, et c'est ce qu'au retour Noémi et Booz feront à leur tour.

Frères et sœurs, en ce jour où nous commençons la lecture de Ruth et en ce jour où nos frères juifs célèbrent aussi la Pentecôte, et affirment que le don de la Loi passe par l'excès de la Loi, que nous puissions avoir aussi à cœur de vivre dans l'excès de la Loi pour vivre en charité les uns avec les autres.

 

AMEN