L'ANGE DU SEIGNEUR ET LE NOM
Jg 13, 8-25
(28 juillet 2003)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Annonciation insolite
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epuis quelque temps, frères et sœurs, nous lisons le livre des Juges qui est sans doute, un des livres les plus anciens au plan de la rédaction de l'Ancien Testament, et précisément, parce que c'est un livre assez primitif, nous avons surtout jusqu'ici, entendu des récits de batailles, de vengeances, d'assassinats, pas grand-chose qui nous semble nourrir notre vie spirituelle. Et pourtant, dans ce livre, il y a aussi des passages admirables et merveilleux comme celui que nous venons d'entendre, qui est le début de l'histoire de Samson et qu'on pourrait appeler l'annonciation à Manoah et à sa femme, de la nativité de Samson. Ce récit ressemble en effet, par bien des points, à l'annonciation Zacharie de la naissance de Jean-Baptiste et à l'annonciation à Marie de la naissance de Jésus.
Pour comprendre un peu ce texte, quelques notations, quelques explications. Apparaît à la femme de Manoah, et à Manoah lui-même, quelqu'un qui ressemble à un voyageur. Il le prend pour un hôte de passage. Puis, il va reconnaître petit à petit que ce voyageur, en réalité est un envoyé du ciel, et il va discerner en lui ce que le livre des Juges appelle "l'Ange du Seigneur". Nous avons l'habitude de penser aux anges comme à des créatures, y compris Gabriel, Michel, Raphaël, des créatures supérieures, immatérielles, célestes, certes, mais des créatures. Il faut savoir que dans le cas des livres très anciens, et c'est le cas du livre des Juges, l'expression "l'Ange du Seigneur" désigne une apparition du Seigneur Lui-même. Le mot "ange" n'est pas pris au sens qui nous est plus familier, d'envoyé de Dieu, mais de manifestation de Dieu. Si Dieu se manifeste à quelqu'un Il prend une apparence perceptible pour celui à qui Il se manifeste, comme d'ailleurs le Christ lui-même ressuscité a pris une apparence humaine, comme la Vierge Marie à Lourdes, prend aussi des apparences humaines proportionnées à ceux à qui elle se manifeste, Dieu prend donc une apparence, qui permet à celui à qui Il se manifeste d'entrer en contact et en conversation avec Lui. Par conséquent, dire que c'est l'Ange du Seigneur, ce n'est pas dire que c'est Gabriel, Michel ou Raphaël, ou un autre envoyé quelconque de Dieu, mais Dieu Lui-même.
Ceci nous fait comprendre la réflexion finale de Manoah : quand il comprend que c'est l'Ange du Seigneur, c'est-à-dire le Seigneur Lui-même, à qui il a parlé, il dit à sa femme : "Sûrement, nous allons mourir". En effet, les anciens pensaient que la distance entre Dieu et les hommes est telle que s'approcher de Dieu était comme s'approcher d'un feu dévorant, d'une flamme brûlante et qu'on y risquait sa vie parce que la transcendance de Dieu est telle que nous ne pouvons pas impunément le fréquenter. C'est une idée ancienne, primitive, dans les religions anciennes, y compris celle d'Israël, Dieu était comme entouré d'une sorte de muraille d'inaccessibilité qui faisait qu'on ne pouvait pas tendre à s'approcher de Lui. Il était redoutable d'avoir une apparition venue de Dieu. C'est pourquoi Manoah dit : "Nous allons sans doute mourir". Avec beaucoup de bon sens, sa femme lui répond : "Si Dieu avait voulu nous tuer, il ne nous aurait pas demandé d'attendre un enfant qu'Il nous annonce et Il n'aurait pas accepté non plus que nous lui offrions un sacrifice". C'est dire que cette femme, avec son intuition féminine prélude un peu à ce que sera la révélation ultérieure qui commencera déjà au Buisson Ardent où Moïse reconnaît dans la flamme qui est dans le buisson et qui cependant ne le consume pas, il reconnaît une image de Dieu. Il a eu peur lui aussi de mourir, mais Dieu va lui révéler précisément qu'Il est comme une flamme au cœur de son peuple sans le consumer, c'est-à-dire sans détruire son peuple. Dieu va faire route avec son peuple, comme cette flamme se trouve dans le buisson et cependant ne le détruit pas.
Dieu va faire comprendre à Moïse et ensuite à tout Israël que sa présence n'est pas destructrice mais est une présence protectrice, vivifiante, et c'est ainsi qu'après bien des siècles et des siècles de révélation, nous comprenons que la venue de Dieu à l'intérieur de notre vie n'est pas pour nous mettre en danger, mais au contraire, pour nous conduire à la plénitude de sa création en nous. Voilà pourquoi Manoah a peur et pourquoi en même temps, sa femme, redresse cette conception encore trop primitive et un peu sauvage d'un Dieu terrifiant.
Cette inaccessibilité de Dieu est signalée dans le texte par une notation très intéressante, prenant l'apparition de Dieu pour un voyageur de passage, Manoah lui demande son nom, pour pouvoir prier pour lui, ensuite et remercier de l'annonce qu'il leur a faite. Mais il s'agit non pas d'un voyageur de passage, mais de Dieu Lui-même, Dieu répond à Manoah : "Et pourquoi me demandes-tu mon nom. Il est mystérieux". Le nom pour les anciens, c'est la révélation de la nature profonde de la personne qui est nommée. Nommer quelqu'un, connaître son nom, c'est d'une certaine manière accéder au secret de sa personnalité. Quand il s'agit de Dieu, ce nom, c'est la plénitude de la grandeur de Dieu. Voilà pourquoi Dieu refuse de donner son nom à Manoah en lui disant : "Pourquoi me demandes-tu mon nom. Il est mystérieux", c'est-à-dire, il dépasse tout ce que je pourrais t'en dire, il dépasse tout ce que tu pourrais en comprendre, le mystère, ce n'est pas quelque chose qui nous rejette, mais c'est quelque chose qui nous aspire, un infini qui ne peut pas être encerclé dans quelques mots, fût-ce dans un nom. De la même manière, Dieu refusera de donner son nom à Moïse au moment du Buisson Ardent, Dieu refuser de donner son nom à Jacob au moment de la lutte, et là encore, on fit avec l'ange, c'est-à-dire avec l'apparition de Dieu au gué du Yabboq.
Réciproquement, Dieu changera le nom d'Abram en Abraham pour manifester sa vocation, changera le nom de Saraï en Sara, Dieu changera le nom de Jacob en Israël, et dans l'évangile, Jésus changera le nom de Simon en l'appelant Pierre pour qu'il soit la pierre fondatrice de son Église. Dieu est à la fois celui dont le nom nous dépasse tellement que nous ne pouvons pas l'étreindre, et celui qui a pouvoir sur notre nom, c'est-à-dire sur notre personnalité profonde pour révéler à travers ce mystère du nom la mission qu'Il nous donne, l'orientation profonde de notre vie telle qu'Il la conçoit.
Frères et sœurs, à partir de ce vieux texte où Dieu se manifeste ainsi d'une façon si mystérieuse, si belle à Manoah, et ensuite à tant de personnages dans l'Ancien et puis dans le Nouveau Testament, essayons de comprendre que Dieu se manifeste mystérieusement au fond de notre être. Dieu vient d'une façon à la fois obscure, profonde, intense, et Il prend possession de ce que nous sommes. Il nous façonne à l'image du dessein qu'Il a conçu pour nous, Il réalise en nous cette mission dont Il nous charge et qui nous fait ainsi participer à ce mystère de Dieu qui nous dépassera toujours infiniment, que nous devons à la fois adorer, vénérer, et dans lequel nous devons entrer pour nous laisser pénétrer par Lui.
AMEN