POURQUOI METTRE DIEU AU DÉFI ?

Jg 11, 34-40

(21 juillet 2003)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

C

e récit de Jephté et sa conclusion, fait partie de ces drames de série noire qui jalonnent le livre des Juges. Un livre qui est plein de récits cruels, terribles, non seulement par la situation d'Israël qui est assiégé de toutes parts, mais aussi par le comportement des hommes, des chefs. Il y a l'histoire de Yérubaal qui fait sa première tentative pour être roi, qui termine cette affaire dans le sang et dans l'incendie de tous les habitants de Sichem, et ici, c'est l'histoire de Jephté. Apparemment, Jephté est un homme très droit, homme de parole. Mais son exercice de la fonction de juge est un exercice d'expérience charismatique dans laquelle un homme apporte de salut au peuple, un salut temporaire lié aux circonstances, mais qui fait que les situations auparavant insolubles deviennent petit à petit solubles. 

       Dans son histoire, je voudrais attirer votre attention sur plusieurs petites notes qui nous expliquent un peu la complexité du récit. La première, c'est la légitimité de Jephté. Il a été mis à l'écart, et ensuite, on l'a redemandé pour diriger le peuple. Il explique alors aux anciens d'Israël que s'ils le veulent, il faut vraiment qu'ils soient clairs avec lui. Effectivement, c'est tout le problème du juge et de sa légitimité sur Israël.. Le juge ne tient pas vraiment sa légitimité du peuple, dès qu'il a accompli son travail, très souvent cela se retourne contre lui. Jephté est un homme qui veut des garanties ou des assurances, il dit : écoutez, si vous me demandez de reprendre la tête des expéditions militaires, il faut que ce soit bien clair, c'est uniquement cette expédition militaire et rien de plus. Pas de royauté à l'horizon, pas de fonction constante de royauté, d'exercice de la justice, rien de tout cela. Donc, on prend ses distances vis-à-vis du peuple. 

       La deuxième chose c'est que quand Jephté doit face à l'invasion des ammonites, vous l'avez remarqué, le récit inclut un long discours, avec des envois mutuels d'ambassade. Les ammonites sont des ennemis héréditaires d'Israël. Jephté le sait et il leur demande pourquoi ils attaquent Israël. A ce moment-là, on a dans la suite du récit une longue déclaration des ammonites qui disent : oui, tu ne te rends pas compte, mais quand vos ancêtres sont passés, ils ont tout saccagé, il y a eu des bagarres, des combats et il y a des comptes à régler. Manifestement, Jephté voudrait bien ne pas rentrer là-dedans. Il prend ses garanties du point de vue des hommes, il aimerait que les ammonites reconnaissent qu'en réalité, Israël a fait ce qu'il a pu, et s'il s'est battu, c'est parce que les ancêtres d'Ammon ont été de mauvaise composition et n'ont pas laissé passer Israël paisiblement au milieu de leur territoire. 

       Donc, on voit ici cet homme, Jephté, qui essaie non pas de pactiser avec l'ennemi, mais de dire : pourquoi nous agressez-vous, pourquoi nous attaquez-vous ? Il n'y a pas de raison. En fait, le passé c'est le passé et l'on n'en parle plus. Donc, deuxième domaine de garanties vis-à-vis de l'ennemi. 

       Troisième domaine de garanties, et c'est le plus dramatique, c'est qu'à partir du moment où Jephté est investi, il dit à Dieu : si tu me donnes la victoire, je ferai passer au fil de l'épée la première personne qui sortira de la ville. Peut-être qu'il croyait que ce serait son chat ou son chien, et en réalité, cela a été sa fille. Jephté est pris au piège de la sécurité qu'il a voulu avoir vis-à-vis de Dieu, parce qu'en fait, le serment qu'il a fait n'est pas un serment très clair. C'est un serment pour dire : comme je ne suis pas absolument sûr que tu vas me donner la victoire, je vais faire monter les enchères, j'immolerai quelque chose qui sortira par la porte en arrivant. C'est une sorte d'acte sinon de défi, du moins de défiance vis-à-vis de Dieu. 

       Jephté part, il a pris ses garanties avec son armée, il a essayé d'atténuer les choses avec les ennemis, il a pris ses garanties avec Dieu. Donc, comme c'est un homme très sage, il réussit. Au moment où il revient, c'est sa fille qui sort de la maison avec les tambourins. 

       Cette histoire de Jephté qui est assez longuement développée dans le livre des Juges est une sorte de petit traité de la foi. En fait, c'est vrai, Jephté est un juge et Dieu opère par lui des miracles : chasser les ammonites alors que les israélites ne sont pas tout à fait au même calibre du point de vue militaire. Mais, il y a une certaine limite dans la judicature de Jephté, là où il aurait dû faire vraiment fond sur la parole de Dieu, il a comme inséré une sorte de légère défiance à l'intérieur de la confiance qu'il aurait dû avoir. 

       Le récit nous paraît aujourd'hui un peu abrupt, mais je crois qu'il est quand même extrêmement significatif. Combien de fois dans notre vie prenons-nous Dieu en otage pour les meilleures causes possible comme Jephté ? Mais en réalité, on le prend quand même en otage. Combien de fois disons-nous à Dieu : en fait, ce n'est pas cela que je t'ai demandé. Qu'est-ce que je t'ai fait pour qu'il m'arrive cela ? Cette manière permanente de redemander des comptes, c'est un peu le comportement de Jephté, c'est-à-dire que nous essayons d'avoir une sorte de prise sur la gestion de l'histoire individuelle et collective, d'avoir des prises sur Dieu pour lui dire : si je te tiens par là, est-ce que tu accompliras mon désir ? 

       Demandons au Seigneur que si le récit de Jephté n'est pas très édifiant moralement, il nous aide au moins dans notre vie de foi et notre vie théologale, à éclaircir un certain nombre de choses. 

 

       AMEN