SAVOIR TENDRE LA MAIN POUR DONNER ET RECEVOIR

Jg 8, 13-21

(4 juillet 2003)

Homélie du Frère Christophe LEBLANC

L

es mains de Zéba et Salmuna sont-elles déjà dans ton poing pour que nous donnions du pain à ton armée"? Entre l'histoire de la vie d'hommes qui sont dans la main d'autres hommes, et entre cette histoire de la main d'un homme à la main desséchée qui est dans la main de Dieu, je trouve qu'il pourrait être intéressant aujourd'hui de méditer ensemble sur cette fameuse question de contre don entre Dieu et l'humanité. La question païenne n'est jamais supprimée, elle n'est pas dans d'anciennes religions, elle n'est même pas dans des traces de l'Ancien Testament. La question du paganisme est toujours présente dans notre vie, à travers ce simple geste, soi d'ouvrir la main, soit de prendre et de fermer. 

       Dans les religions païennes, il n'est pas question de dire qu'on ne croit pas à un Dieu, il est question d'avoir une relation très précise avec la divinité de la cité. Je donne afin que tu me donnes, je veux être sûr que si je te donne quelque chose, tu me donnes ce qui m'est nécessaire en retour. C'est vrai que la plupart des religions ont fonctionné comme cela pendant longtemps. Il y a des restes avec ce qu'on appelle maintenant la maffia., c'est-à-dire que si je donne quelque chose, je suis sûr qu'on me laissera à peu près tranquille. C'étaient les armées romaines qui avaient l'habitude à la veille d'un combat contre une autre armée, un autre peuple, non seulement de prier leurs dieux, mais aussi de s'attirer les faveurs des autres dieux, pour être absolument certains de gagner sur tous les plans. L'homme n'a jamais fini d'essayer de sortir de cette histoire, de cette main qu'il a étendu pour prendre le fruit défendu, alors que Dieu lui proposait de garder cette main ouverte. 

       Je crois que dans cette question du paganisme qui pourrait nous sembler étrangère, il y a encore cette vieille question de la confiance et de la méfiance dans une relation. Confiance et méfiance dans une relation humaine, mais aussi confiance et méfiance dans une relation avec Dieu. La méfiance de ces peuples à qui Gédéon dit : "donnez-moi de quoi pouvoir manger avant que je monte au combat", et puis cette méfiance de ces peuples qui disent : "est-ce que tes ennemis sont déjà dans tes mains pour que nous te donnions de quoi manger?" Entre nous soit dit, attendons de voir, c'est bien souvent comme cela qu'on fonctionne dans nos relations avec les autres et avec Dieu, attendons d'être sûr que celui qui est en face de moi me rende service pour peut-être lui rendre service. Attendons d'être sûr que Dieu soit celui que je veux qu'Il soit, qu'Il m'ait donné des gages de sa bonté, de sa gentillesse pour le servir. C'est vrai qu'il n'est pas facile de sauter dans une piscine sans savoir d'il y a de l'eau ou pas. C'est vrai qu'il n'est pas facile d'engager une relation avec un autre sans savoir exactement où l'on va. 

       Je crois que dans le texte de l'évangile, le Christ, est celui qui va redonner le vrai sens de la relation avec les autres, un peu la relation de "si tu me donnes, je te donnerai peut-être", mais j'attends d'abord que tu me donnes, un peu comme dans ces films d'espions quand à l'époque il y avait l'est et l'ouest, on faisait des échanges, on attendait que la personne ou le paquet soit vraiment reçu pour lâcher prise, car on avait très peur d'être trompés, comme nous avons peur d'être trompés par les autres ou par Dieu. C'est d'ailleurs la manière dont les pharisiens regardent Jésus. La vie est fatigante quand le regard de l'autre n'est pas là pour me recréer ou me donner envie, mais quand le regard de l'autre est déjà là pour me juger et pour me tester, comme le font les pharisiens vis-à-vis de Jésus. Or, Jésus est celui qui justement veut rompre cette espèce de chaîne de don et de contre don. Jésus est celui qui va recréer la personne et qui va la remettre en état de pouvoir revivre d'une manière humaine. Aussi je crois que l'espace de jeu entre moi et les autres, entre moi et Dieu, n'est pas un espace de permission, d'ailleurs les pharisiens l'attendaient à ce niveau-là : "Est-il permis de …?" Il n'est pas non plus sur le don et les contre dons, il est tout simplement sur le don, il est sur le fait que pour rencontrer l'autre, il m'est demandé de lui donner un regard, de lui tendre une main afin de le recréer, pour que cette main desséchée de l'autre soit revivifiée et que la relation humaine ne soit pas sèche, stérile, mais soit véritablement reprise, revivifiée, afin qu'il y ait une vie éternelle qui soit dedans. 

       Frères et sœurs, je crois que dans cette eucharistie que nous vivons, de ce don éternel que Dieu nous fait chaque jour en nous donnant sa vie, son corps et son sang, que cette grâce que Dieu nous fait nous donne aussi le désir de savoir nous donner sans compter à tous ceux qui nous entourent. 

 

        AMEN