ENTRER DANS LE TEMPS DE L'ÉGLISE

Jg 2, 16-23

(12 juin 2003)

Homélie du Frère Christophe LEBLANC

S

'il y a un temps liturgique qui convient très bien à la lecture du livre des Juges, je pense que c'est vraiment le temps ordinaire qui suit le temps de la Pentecôte, le temps de la venue de l'Esprit. Pourquoi ? Dans l'histoire de ce livre des Juges qui nous semble un peu décoller de notre réalité, et sans vouloir rentrer dans les polémiques politiques actuelles, je crois que ce livre nous dit quelque chose de très intéressant sur la manière dont le peuple d'Israël entre en Terre Promise. Le peuple d'Israël est constitué et créé et sauvé par son passage dans la Mer Rouge. Il sort de cette épreuve et commence le long temps du désert au bout duquel le peuple sait qu'il y a une terre promise. 

Le chrétien est celui qui, par la mort et la Résurrection du Christ, celui qui a traversé la mort, le chrétien est celui qui par son propre baptême ayant lui-même passé cette mort, rentre dans un temps et dans un lieu différent, que l'on pourrait nommer le temps du désert qui est celui de l'enfance du chrétien. Cette enfance du chrétien se caractérise par une relation à peu près identique à celle du petit enfant avec ses parents. Il doit tout à ses parents, comme le peuple d'Israël perdu dans le désert doit tout à son Père, à Dieu, à Adonaï. La grande difficulté pour Dieu est de faire passer ce peuple constitué du temps du désert qui est celui du temps de l'enfance, au temps de la terre promise qui est celui du temps d'être adulte. Je crois que dans notre vie de chrétien, le combat de tous les jours est justement de savoir passer de ce temps de l'enfance, caractérisé par certaines relations que nous avons avec Dieu, à un autre temps. Le livre des Juges nous met en opposition l'arrivée dans un lieu propice à l'épanouissement de la relation du peuple d'Israël avec Dieu. Le salut qui nous a été donné par le Christ, par Dieu, au temps pascal, par sa mort et sa Résurrection, et par le don de l'Esprit, nous introduit de la même manière dans cette terre promise qui est l'Église, qui est ce lieu où nous vivons entre chrétiens. 

       Là où le bât blesse, c'est que nous continuons à vivre entre nous et avec Dieu comme des enfants, au lieu d'y vivre en adultes. Je voudrais lire un petit passage qui est à la suite de ce que nous avons lu en première lecture, et qui me paraît très intéressant et qui résume assez bien cette problématique : "Les israélites firent ce qui est mal aux yeux du Seigneur, ils oublièrent le Seigneur, leur Dieu, pour servir des Baals. Alors, la colère du Seigneur s'enflamma contre Israël, Il les livra aux mains de Kushân, roi d'Edom pendant huit années. Alors les israélites crièrent vers le Seigneur, et le Seigneur suscita aux israélites, un sauveur". C'est-à-dire que nous avons dans le livre des Juges une infidélité par oubli, une oppression des ennemis extérieurs, spirituellement, nous avons nos ennemis intérieurs, et une épreuve nous fait crier, le repentir nous tourne vers Dieu, le peuple d'Israël crie et la réponse de Dieu qui envoie un Juge. Ce juge n'étant pas comme vous l'imaginez quelqu'un qui va juger, savoir qui va faire de la prison et qui n'en fera pas, mais le juge est un homme de décision. Le but de cet homme de décision est de montrer que nous ne pouvons pas tenir par nous-mêmes. Passer de cet âge de l'enfance à l'âge adulte dans cette croissance spirituelle ne vient pas de nous-mêmes, il nous est donné par quelqu'un. Au temps des juges, ce sont les juges qui combattent, après le combat et la victoire du juge suit une longue période de tranquillité et de paix. Evidemment, le peuple s'endort dans cette paix, il recommence à pécher et le cycle repart. 

       Je crois que ce qui est intéressant dans cette histoire, à la fois dans notre vie chrétienne, c'est ce qui nous est dit dans les rapports de l'Ancien et du Nouveau Testament. Nous avons toujours beaucoup de difficultés à comprendre comment les deux s'articulent et d'une manière plus facile, nous avons tendance à dire qu'il y a un avant, l'Ancien Testament, que nous avons quitté, et que nous utilisons souvent comme un vestige archéologique sur lequel nous pensons pouvoir nous appuyer en disant que nous sommes quand même meilleurs que les autres, que nous ne sommes pas aussi idiots que le peuple d'Israël dans le livre des Juges. Alors que je crois que si l'Église a gardé dans sa grande sagesse l'Ancien et le Nouveau Testament, c'est justement pour nous montrer que ce travail entre le fait que nous sommes introduits dans un lieu dont nous ne sommes pas dignes, il vient par la découverte que nous sommes toujours nous, dans cet ancien Testament. Nous avons toujours trop tendance à tester Dieu comme le petit enfant qui teste ses parents. La grâce que Dieu nous a donnée dans le don de son Fils, par l'Esprit Saint, c'est de nous donner les outils appropriés pour nous faire vivre comme des personnes adultes, libres, dans le lieu même de notre épanouissement, cette terre promise qui a été donnée au peuple d'Israël, cette Église qui nous a été donnée et dans laquelle nous avons justement à vivre en tant qu'hommes et femmes libres. 

 

       AMEN