LE LIVRE DES JUGES

Jg 16, 15-21

(30 août 1993)

Homélie du Frère Bernard MAITTE

L

e Livre des Juges vous laisse peut-être un petit peu circonspects. Il y a de quoi. En regardant de près ce livre on se rend compte que c'est une histoire d'où émergent plusieurs personnages auxquels il arrive plein d'aventures, pas toujours très morales et en tout cas pas catholiques pour un brin. Que l'on prenne Gédéon, que l'on prenne Abimélek et sa première tentative de royauté, que l'on prenne Samson, puis des scènes de prostitution, des femmes découpées en morceaux, des filles vierges que l'on livre à des hommes pour se débarrasser de personnes qui sont "à vos basques", ce livre donne à réfléchir. Comment de telles pages se trouvent-elles dans la Bible ?

       Il faut d'abord situer le Livre des Juges car contrairement aux apparences c'est un livre très important, c'est un livre majeur dans la Bible parce que c'est un livre charnière. Et comme toutes les charnières, elles n'ont l'air de rien, mais elles sont indispensables pour faire coulisser ou tourner la porte par rapport aux murs. Ce livre se situe entre la fin du Pentateuque, les cinq premiers livres de la Bible fondamentaux avec la Genèse, l'histoire du salut, la Loi donnée à Moïse après la sortie d'Egypte, puis l'installation en terre promise avec le livre de Josué. Il précède le livre de Samuel, le livre des Rois et les Chroniques qui sont une autre époque dans la vie d'Israël. Le livre des Juges correspond à cette époque où Israël n'est pas encore un peuple parfaitement organisé comme dans le livre de Samuel on l'on passe d'un état charismatique à une organisation officielle du peuple de Dieu dans son armée, son administration et sa religion avec la construction du Temple. Le livre des Juges nous donne la manière de comprendre comment Dieu a agi au cœur même de ce peuple. Et l'on ne peut pas lire le reste de la Bible, notamment à partir des Livres historiques, si l'on n'a pas lu le livre des Juges où toute l'ambiguïté de l'installation d'un roi en Israël ressort, car le seul roi du peuple de Dieu c'est Dieu Lui-même. Aucun personnage ne tient lieu et place du Seigneur dans le cœur d'Israël. Il n'y a pas d'autre place, en principe, dans le peuple de Dieu que pour Dieu. Et c'est ce que Dieu veut enseigner à ses fils, notamment dans ce livre. Donc tous ces juges ne sont pas des hommes qui se mettent en avant pour devenir chef du peuple et conquérir puissance et pouvoir, mais tout vient de Dieu et ils en ont conscience. C'est Dieu qui choisit ces Juges, des juges toujours temporaires pour permettre au peuple d'être libéré et sauvegardé des invasions des tribus qui partagent le même territoire.

       Le livre des Juges fait prendre conscience au moins d'une réalité. C'est que, même si c'est un peuple fruste, même si c'est un peuple qui admet des pratiques difficilement admissibles aujourd'hui, et encore cela reste à prouver, ce peuple-là se reçoit de Dieu et attend toujours un chef et un guide face au malheur qui arrive. Ce livre des Juges nous fait comprendre toute la pédagogie de Dieu. Il prend l'homme là où il en est pour le faire avancer, non pas comme s'il allait passer au-dessus de l'humanité en lui faisant faire un grand bond, mais en faisant grandir et mûrir peu à peu, dans une histoire concrète et donnée, l'émergence du salut que Dieu propose.

       Finalement l'Incarnation est du même type. Le Fils de Dieu, Jésus-Christ s'incarne dans une histoire et une réalité concrète pour faire émerger ce peuple à la nuque raide, ces pharisiens complètement fermés à une force de Dieu en eux-mêmes, à un salut, à un charisme c'est-à-dire à l'émergence même de l'Esprit dans une situation qui est peut-être un peu plus brillante moralement mais sans commune mesure avec la vie divine ni au top niveau de la sainteté. Si nous prenions nous-mêmes conscience de la manière dont Dieu agit en nous-mêmes, nous devrions écrire notre propre Bible et dans notre propre histoire de la Bible il y aurait aussi un Livre des Juges. Il y aurait des histoires sans nom où Dieu vient sauver, il y aurait des détresses, des misères et des souffrances, des choses peut-être pas belles, mais où nous serions obligés de reconnaître toute la grandeur, tout l'amour et toute la miséricorde et la tendresse de Dieu pour nous, tendresse qui nous fait sortir des ténèbres pour nous conduire à son admirable lumière. Il faut savoir que nous Dieu conduit à cette admirable lumière, encore faut-il prendre conscience des ténèbres d'où nous sortons.

       Ce livre des Juges, livre-charnière, nous apprend pour notre propre histoire d'hommes quelle est en nous la charnière que Dieu a mise pour nous faire comprendre aussi combien en nous Il peut agir, qu'Il agit par cette grâce, qui nous fait comprendre, en dernier ressort, tout le salut dont nous avons besoin et tout le salut dont nous avons déjà reçu les prémices.

       AMEN