LE DON D'UNE CONQUÊTE
Jos 10,9-14
(19 juillet 2000)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Et le soleil s'arrêta !
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écidément, ce livre de Josué nous donne beaucoup de fil à retordre puisque aujourd'hui, vous l'avez entendu, c'est le très célèbre passage qui a failli brouiller l'Église et la science. Vous connaissez tous le problème de l'affaire Galilée qui avait démontré que la terre devait tourner autour du soleil, ce que certains avaient déjà dit d'ailleurs, ce n'était pas une nouveauté, Galilée avait un petit peu l'art de s'attribuer les découvertes des autres, mais il a eu le malheur de le crier trop fort, et du coup, on lui a rétorqué qu'il ne pouvait pas affirmer cela puisque comme il est écrit au livre de Josué qu'un jour il a arrêté le soleil. Or, on ne dit pas que Dieu a arrêté la terre, mais on dit que Dieu arrêté le soleil et même la lune, c'est ce qui a permis à Josué d'avoir une journée de quarante-huit heures, ce qui est très rare, et on le souligne dans le texte disant qu'il n'y avait jamais eu un jour comme cela, et grâce à cette journée de quarante-huit heures, avec l'appui d'artillerie de grêlons que Dieu envoyait, on a pu battre les rois amorites qui s'étaient ligués contre Gabaon. Vous connaissez la suite, que vous entendrez les jours suivants, mais aussi la suite de l'histoire Galilée, il a donc été arrêté, jugé par le tribunal de la sainte Inquisition, et c'est seulement maintenant que l'on commence à avoir les pièces exactes du procès et s'il y a une chose qui est certaine aujourd'hui, c'est qu'il n'a pas fait de faux serment en disant : pourtant, elle tourne ! C'est aussi légendaire que le récit de Josué, on a inventé une forme du procès de Galilée. Comme quoi il n'y a pas que les religieux qui ont le sens de l'amplification littéraire, mais les rationalistes l'ont eux aussi, c'est consolant, car quand il s'agit de développer quelque chose d'extraordinaire, l'imagination humaine revient toujours à la rescousse.
Mais le problème reste entier : qu'est-ce que ce texte a voulu dire ? Là il faut rendre hommage à Galilée qui lorsqu'il a été mis en prison ensuite, au château Saint-Ange, une prison dorée rassurez-vous parce qu'il n'a vraiment pas souffert, il trouvait que c'était un endroit bien agréable pour attendre la fin du monde comme disait Fellini, donc, Galilée a réfléchi sur le problème, pourquoi cet incident est-il arrivé, avec cette histoire de l'interprétation de Josué qui avait fait arrêter le soleil, et il s'est donc posé la question de savoir ce que voulait dire l'Écriture. C'est un peu l'humour de l'histoire, que Galilée en butte à cette interprétation de l'Écriture, parce qu'il comprenait que cela ne pouvait pas marcher, ou bien la terre tournait autour du soleil ou bien le soleil tournait autour de la terre, mais ce n'était pas les deux à la fois, c'est là qu'il a commencé à dire cette chose qui est fondamentale aujourd'hui pour nous, il a écrit ces textes qui sont des écrits de prison et qui commencent à être redécouverts. Il a dit : "Au fond, quand Dieu nous donne sa Parole, ce sont des vérités pour le salut, ce ne sont pas des vérités scientifiques". Il est pratiquement le premier qui ait osé le dire. Il l'a dit à sa manière, et il semble bien d'ailleurs que quand Léon XIII a écrit une des premières encycliques modernes sur la Bible, il avait sous les yeux le manuscrit de Galilée, ce qui n'est pas le moindre humour de l'histoire.
Cette réflexion de Galilée nous permet de comprendre le texte : que voulaient dire les anciens, dans la vieille tradition qui a élaboré le livre de Josué, que voulait-on dire quand on racontait cette histoire de Josué qui avait arrêté le soleil ? Il est évident qu'ils ne voulaient pas faire un cours de physique, pas plus qu'il n'y a un cours de physique dans le premier livre de la Genèse et que quand Dieu dit : "que la lumière soit et la lumière fut," ce n'est pas la théorie du big-bang, contrairement à ce que certains concordistes aujourd'hui voudraient nous faire avaler. En réalité, ils écrivent avec les moyens de leur époque, avec leur culture et leurs représentations. Mais que s'agit-il de dire ? Israël a eu la terre, par de bons ou de mauvais moyens, c'est un autre problème, mais Israël a eu la terre, or il ne l'a pas conquise par sa force, c'est un don. La théologie du livre de Josué, c'est la théologie du don de Dieu à Israël. Certes, Josué est présenté comme un chef militaire extrêmement vigoureux et bagarreur, astucieux, qui fait des embuscades, qui encercle les villes et fait tomber les murailles de Jéricho, mais le dernier mot de chaque récit, si vous relisez le livre de Josué, vous le verrez, c'est une constante, ce n'est pas Josué qui gagne, mais c'est Dieu.
Pour manifester au moment-clé de ce récit, les rois amorites sont la dernière résistance, c'est le dernier carré, le dernier bastion, pour manifester la victoire de Dieu et de Dieu seul, on racontait que les rois amorites avaient été détruits par deux choses : d'une part parce que Dieu avait fait tomber les grêlons, l'artillerie qui tombait du ciel de Dieu, et d'autre part, parce que Dieu avait prolongé la journée, pour permettre à Josué de poursuivre les rois et de les chasser plus loin, tout cela était donné par Dieu, tout cela était grâce. C'est donc en réalité la justification du don de la terre comme grâce. C'est ainsi toute une théologie de la conception d'Israël et de son rapport à la terre, Israël ne peut pas posséder la terre comme sienne, l'homme ne peut pas posséder le monde comme sien, le monde créé est donné à l'homme comme la terre est donnée à Israël. Cela veut dire que tout ce qui dans notre existence d'une manière ou d'une autre, nous donne parfois l'illusion que nous en sommes les maîtres, en réalité le livre de Josué est là pour dire qu'Israël croit qu'il est sur une terre qui est sienne, non, c'est la terre conquise par Dieu pour le peuple pour la lui donner, pour son bonheur.
Cela peut paraître un peu paradoxal, mais je crois que toute la théologie du livre de Josué et plus spécialement la théologie de ce passage, pourrait se résumer dans ce mot de la petite Thérèse : "Tout est grâce". ce qui veut dire : tout est donné. On peut trouver aujourd'hui que le langage n'est pas très scientifique, ni pas très humanitaire dans son ensemble, il y a plus de coups d'épée que de grandes embrassades, mais cela n'empêche que la visée même, la vérité de salut que voulait nous livrer ce livre et plus spécialement ce récit, c'est la grâce comme don, c'est la terre comme don de grâce, c'est la terre comme donnée, offerte par Dieu à son peuple.
Même si ces récits ont un caractère un peu paradoxal, et parfois difficiles à admettre dans notre mentalité actuelle, je crois qu'il faut qu'ils réveillent en nous le sens véritable de la grâce.
AMEN