RÉFLEXION POLITIQUE AVEC JOSUÉ

Jos 9,3-15

(14 juillet 2000)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Jéricho : Camp de réfugiés 

F

rères et sœurs, c'est une pure coïncidence amusante que nous lisions aujourd'hui, jour de fête nationale, l'acclimatation des gabaonites en Israël. Je ne sais pas si vous connaissez le détail de cette petite histoire, c'est sans doute un récit que l'on se racontait de génération en génération et qui est entré ainsi dans le livre de Josué, voilà le problème. Josué doit conquérir la terre, et le nationalisme pur et dur des français au dix-neuvième siècle, ou pendant la guerre de 14, n'est rien à côté de celui des hébreux au moment de la conquête : si on prend la terre, tout ce qui n'est pas juif doit disparaître. Et il y avait une loi de la guerre sainte qui aujourd'hui nous paraît particulièrement horrible, c'est la loi de l'anathème, ce qui veut dire que quand on a pris une ville, généralement on passe tous les hommes au fil de l'épée, mais on garde les femmes pour l'usage que vous savez ! Le procédé est fort peu humain, et surtout, c'est un nationalisme absolu puisque si cela ne rentre pas dans le moule, on le tue. Or, les gabaonites qui sont une population du coin et qui ont entendu parler des premiers anathèmes que Josué a voué dans la campagne alentour, font une ruse. Ils vont se déguiser en hommes qui ont fait un long voyage, donc, de venir de très loin, et puis la mine aussi triste et grise que les bourgeois de Calais pour rendre les clés de la ville, et ils disent à Josué : "Ecoute, on a entendu parler de toi de ton peuple, de tes grandes victoires, Dieu est avec vous, prends-nous avec toi !"

      Evidemment, Josué ne consulte pas le comité de sécurité de l'ONU, il fait une grosse erreur diplomatique, et immédiatement, comme les gens ont l'air gentils, ils sont épuisés, et Josué marque son accord pour faire Alliance avec eux. Ceux qui pourront venir à la messe dans les prochains jours verront la supercherie, c'est qu'on s'aperçoit après qu'en réalité ils ne venaient pas de loin, ils s'étaient simplement maquillés en mendiants et en pauvres gens, et ils habitaient tout près puisque les villes de Gabaon étaient des villes proches de Jérusalem, environ vingt-cinq kilomètres. Donc Josué pas très renseigné marque son accord, les fait entrer dans la ville, mais il leur donne un statut de serviteurs. Quand on apprend la supercherie, on pense que ce n'est pas possible, cela va contre les lois de Dieu, puisque normalement on devait tout vouer à l'anathème et tout devait disparaître. Il y a là un véritable problème théologique, à la fois, on a fait alliance avec eux et cette alliance est quelque chose de très profond, car l'alliance appartient à Dieu, donc ils sont intégrés dans le peuple, mais d'autre part, ils sont des étrangers, et ils sont là. Josué trouve une solution un peu douteuse, en leur donnant le statut d'esclaves qui doivent porter le bois et le fendre pour le peuple, et c'est sans doute là l'origine du récit, ceux qui au temps de David et Salomon faisaient les corvées du temple étaient esclaves, et vraisemblablement les gabaonites. 

       En soi, cette petite histoire n'a pas grand intérêt, c'est une anecdote des vieilles traditions qui expliquent pourquoi on a encore là des gabaonites qui ne sont pas pleinement des hébreux, qui vivent au milieu de nous et qui même font des fonctions sacrées. Le récit a pour mission de répondre à ce problème. Mais en finale, c'est déjà le problème de la nation : qu'est-ce qui fait l'unité des juifs ? A première vue, c'est parce qu'ils sont tous groupés par des liens de parenté, de sang, d'histoire, de conquête, d'avoir souffert ensemble en Égypte, un peu comme nous disons, nos ancêtres les gaulois, et Clovis, et Jeanne d'Arc, et Napoléon. Donc, en réalité, ils se situent eux, le peuple hébreux, dans leur identité nationale. Et normalement, ceux qui n'ont pas été de leur race, ni de leur circoncision, ni de leur histoire, ni de leur migration en Égypte, n'ont pas le droit d'exister, je n'ai pas besoin de vous faire des parallèles avec ce qui se passe aujourd'hui.

       Si on applique une doctrine pure et dure de l'identité nationale, les gabaonites n'ont pas de place, comme quand on applique une doctrine stricte de l'identité nationale, on considère qu'un certain nombre de gens ne devraient pas avoir leur place en France. Or, ce que je trouve extraordinaire, c'est qu'Israël, et pourtant Dieu sait qu'à l'époque, ce n'était pas évident, Israël arrive à surmonter ce problème d'une pure identité nationale en acceptant d'avoir fait alliance. Peut-être qu'il y a ruse et supercherie, peut-être que les passeports ne sont pas tout à fait en règle à la rentrée, mais finalement, on les a acceptés au nom d'une alliance avec Dieu parce qu'on s'est engagé vis-à-vis d'eux. Bien sûr, à cette époque, ce n'étaient pas des contrats de travail clandestin, mais c'était un état de fait, puisque porteurs de bois, et d'eau au Temple, c'étaient aussi des travaux déconsidérés, et donc Israël accepte l'identité nationale avec l'alliance possible. Il y a donc cette possibilité d'accueillir les gabaonites à l'intérieur même du peuple d'Israël, avec un statut inférieur, mais cependant, parce qu'on a fait alliance avec eux, ils peuvent rester et l'on doit les respecter. 

       Aujourd'hui, je pense qu'on ne se réclamerait plus d'une alliance avec des travailleurs immigrés, cela n'aurait pas de sens, mais comprenez quand même qu'aujourd'hui dans le discours politique on parle des droits de l'homme, c'est aussi le problème, car on ne peut pas fonder l'identité d'un pays uniquement sur une identité nationale. Voyez que ce n'est pas d'aujourd'hui que le problème se pose. Cela ne veut pas dire qu'il ne faut pas respecter l'identité nationale, ce serait faux. Tout peuple a son histoire, ses coutumes, ses traditions, et chacun y tient mais de là, à faire du principe de l'identité nationale un principe d'exclusion, cela n'est pas possible. C'est pour cela aussi que je trouve amusant qu'on lise le jour du 14 juillet ce petit texte sur les gabaonites, mais c'est dans un contexte où véritablement la conception de l'identité nationale devient beaucoup plus forte aujourd'hui, et cependant, ce peuple est arrivé à surmonter cette difficulté, en reconnaissant qu'il y a un droit d'alliance, un droit d'hospitalité, nous dirions aujourd'hui, il y a des droits de l'homme, cela doit être respecté.

       Qu'à travers les transpositions et les modifications nécessaires, ces petits textes de l'histoire de Josué qui nous paraissent parfois bien vieillots et bien démodés, nous aident à réfléchir sur ce que signifie aujourd'hui un projet politique, et cela n'est pas si simple.

 

       AMEN