LE MYSTÈRE DU FLEUVE

Jos 3, 14-4, 18

(9 janvier 1983)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

Jourdain 

L

e fleuve est une ligne de séparation, le fleuve est un lieu de rencontre, le fleuve est un courant de fidélité, le fleuve est une ligne de séparation.

Nous le chantions tout à l'heure dans le psaume :"Les eaux donnent leurs limites à la terre". Le fleuve est une frontière. Le fleuve sépare des pays, sépare des peuples. Le fleuve est une séparation qui est un obstacle. Un obstacle qu'à première vue on ne peut pas franchir sans risques et sans risques graves. Le fleuve est une ligne de séparation parce que, en lui, sont des forces de destruction des forces de mort comme ces dragons, ces Léviathans, ces Behémot dont parle la Bible.

       Le fleuve est cependant un lieu de rencontre car sur ses rives, sur chacune de ses rives, les hommes viennent d'horizons différents et opposés. Des hommes viennent pour s'abreuver et abreuver leurs troupeaux. Des hommes viennent pour se purifier, pour se laver. Ils viennent aussi pour puiser l'eau nécessaire à la vie, à la leur, à celle de leurs cultures, à celle de leurs champs. Les bords des fleuves sont toujours des lieux de rencontre. Les chemins s'y arrêtent et les hommes aussi. Mais l'homme n'a pas seulement désiré s'arrêter sur une rive. Il y a toujours dans son cœur le désir de l'autre rive, de celle qu'il ne connaît pas mais qu'il discerne et de celle que sa curiosité naturelle le porte à connaître, à chercher, à fréquenter.

       Alors l'homme a cherché des gués. Il a cherché des pierres solides pour passer les fleuves. Il a construit des ponts. Il a même essayé de se laisser apprivoiser par les eaux en passant en bateau ou même, avec son propre corps, à la nage. Et ces fleuves qui étaient lieux de séparation et parfois de mort et de destruction, sont devenus des lieux de rencontre, des lieux d'échange, des lieux où la vie pouvait se nouer d'une rive à l'autre et où les horizons opposés pouvaient ainsi se rapprocher et les hommes séparés se rencontrer.

       Le fleuve est aussi un courant de fidélité car qu'est-ce qui est plus fidèle qu'un fleuve à sa source ? Peut-être le soleil au jour.

       Je pense que ce sont ces trois traits caractéristiques de nos fleuves de la terre qui ont été vécus dans l'expérience que nous relatait tout à l'heure le livre de Josué. Lorsque le successeur de Moïse arrive, avec son peuple, au bord du Jourdain, c'est d'abord un obstacle. C'est un obstacle qu'il va falloir surmonter. C'est un obstacle qu'il va falloir franchir à ses risques et périls, car en Orient, comme dans tous les peuples primitifs, on connaît, j'allais dire les mauvais génies du fleuve. C'est aussi une ligne de séparation car le Jourdain sépare ce long temps de l'Exode, cette longue route dans le désert où les montagnes peu familières d'avec une terre qui est la terre promise où coulent le lait et le miel, qui est la terre de l'attente, l'objet du désir, ce désir qui a été véhiculé et qui a fait marcher le peuple, tant bien que mal, au long de ces quarante années d'Exode.

       L'expérience de Josué et du peuple va faire que cette ligne de séparation, cet obstacle va devenir le lieu d'une rencontre et c'est plus précisément ce que le texte de tout à l'heure nous relatait. Une rencontre non pas de peuples différents habitant chacun une rive, mais la rencontre du peuple et de son Dieu, habitant bien chacun une rive mais le peuple habitant la rive de la terre et Dieu les rivages du ciel, cet au-delà du fleuve que nos yeux humains ne peuvent pas discerner. Et c'est pour cela que cette transmission du texte nous a été donnée sous forme liturgique. Car ce lieu du Jourdain est devenu le lieu de la rencontre du peuple avec son Dieu et la rencontre de l'homme avec Dieu est toujours une liturgie. C'est pour cela que Josué a organisé le passage du fleuve, l'entrée dans la terre promise, la rencontre avec l'objet de la promesse, sous la forme d'une grande célébration pour Dieu.

       Et dans ce fleuve du Jourdain, ils ont fait l'expérience du courant de fidélité. Non plus de cette fidélité naturelle de l'eau à sa source, mais de la fidélité surnaturelle de Dieu avec les hommes. Ces douze pierres posées dans le fleuve sont bien le signe de la solidité de la présence de Dieu au milieu de la mouvance de notre vie, sont bien le signe que Dieu est là comme un gué pour nous faire passer du désert à la terre où coulent le lait et le miel, que Dieu est là pour nous faire passer de la fatigue de l'Exode au repos de la terre attendue, que Dieu est là pour nous séparer de toute source de mort et de destruction pour nous faire entrer dans sa vie.

       C'est tout cela que le peuple d'Israël a vécu en passant ce Jourdain. La séparation d'avec la mort s'abolit. La séparation d'avec le désert et la peine disparaît et le peuple entre dans la fidélité de son Dieu.

       Restons-en simplement au bord du fleuve, assis sur ce rivage du Jourdain, essayons de contempler le mystère de ce fleuve. Et nous découvrirons que le mystère de Dieu rejoint le mystère du fleuve et que ces deux mystères s'expliquent mutuellement et de façon suffisante pour que nous n'ayons pas envie d'aller plus loin. Demain, avec le Christ, nous entrerons dans le fleuve, nous descendrons avec Lui, dans les eaux vives, et alors le fleuve débordera comme le Jourdain après le passage de l'Arche d'Alliance, ce fleuve de la miséricorde, du pardon, de la purification de Dieu qui nous emmène vers son éternité.

       AMEN