LE PASSAGE DU JOURDAIN
Jos 3, 7-9+11-13
(19 mai 1989)
Homélie du Frère Michel MORIN

Le Jourdain
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a vie est un long fleuve et nous savons qu'il n'est pas toujours tranquille. Le Jourdain, comme tous les fleuves de ce pays, a des sautes d'humeur dues aux conditions climatiques. Le peuple d'Israël, conduit par Josué, arrive aux bords de ce fleuve qu'il doit traverser pour entrer dans la Palestine, cette terre que Dieu a promise aux Pères. C'est une image symbolique de notre propre marche, nous qui sommes, comme le dit souvent l'apôtre Pierre," des voyageurs", des migrants," des gens qui n'ont pas sur terre de demeure fixe" et qui sommes appelés, comme le dit saint Paul, à marcher "comme si nous voyions l'invisible."
Mais pour la traversée de ce fleuve Dieu, en sa fidélité, fait pour nous, aujourd'hui et pour l'humanité, ce que déjà Il avait fait pour ce peuple d'hébreux. Il leur donne des prêtres à qui Il confie l'Arche d'Alliance. Et ces prêtres doivent être les premiers à planter leurs pieds dans le fleuve pour que, celui-ci s'asséchant, laisse le passage libre, sans crainte et sans peur au peuple tout entier. Et ces prêtres, une fois entrés dans le fleuve qui s'est écarté, doivent y rester immobiles tant que tout le peuple n'a pas encore accédé à l'autre rivage. C'est à cela que, nous prêtres, nous servons.
Nous avons été choisis, Dieu sait pourquoi et Dieu sait comment, mais nous l'avons été, et nous avons essayé d'y répondre, beaucoup plus avec la force de Dieu que la nôtre. Parfois les chrétiens n'en sont pas convaincus, les prêtres eux-mêmes le sont, de cela en tout cas. Nous avons été choisis et nous a été confiée l'Arche d'Alliance, le mystère de la sacramentalité de la présence de Dieu aujourd'hui. Sacramentalité dont le moment le plus haut, le plus grand, le plus profond est en même temps le plus quotidien, le plus "banal", celui que nous célébrons chaque jour, l'eucharistie. Nous sommes porteurs, nous avons dans nos mains, dans nos bras cette Arche d'Alliance, mais elle n'est pas pour nous. Elle est pour que nous puissions la porter et faire en sorte que le peuple suive cette Alliance, vive de cette Alliance, que cette Alliance, qui leur est signifiée, donnée de façon sacramentelle par le ministère presbytéral, soit la voie qui ouvre leur vie. Alors le prêtre est bien à la tête du peuple, non pas comme une sorte de chef de parti, de horde, mais il est à la tête du peuple, sur cette terre, manifestant que le Christ est tête du peuple.
Et le prêtre doit le premier, entrer dans cette Alliance, parce qu'il y est lui-même intégré, et parce qu'il en est porteur pour les autres. Il doit entrer le premier dans la conversion si vous voulez. Il doit entrer le premier dans la configuration, la conformité de toute sa vie au mystère dont il est particulièrement porteur, celui de vous le porter, celui de vous le manifester. Le fait que le prêtre soit à la tête du peuple est, pour lui, une exigence particulière de conversion intérieure. On ne peut pas porter ce que Dieu nous a donné, si ce n'est d'abord pour se convertir à cela. Et par ce mystère presbytéral, le prêtre, au nom du Christ, vous conduit pour que vous puissiez traverser cette vie comme un long fleuve tumultueux, mais le traverser à pied sec, c'est-à-dire sans trop craindre de vous noyer ou de vous perdre ou de vous laisser emporter par toutes les turbulences ou les tumultes de la vie intérieure ou générale.
Pour cela le prêtre doit se tenir, les pieds sur terre, comme il est dit dans le texte, porteur de l'Arche d'Alliance, et laisser le peuple le dépasser. Laisser le peuple passer devant lui pour arriver le premier sur l'autre rive. C'est cela être à la tête d'un peuple. C'est lui permettre d'arriver le premier là où tous ensemble nous sommes appelés. Mais le prêtre ne peut, en vérité, vouloir y arriver qu'avec la certitude que le peuple qui lui a été confié y est déjà parvenu.
Ceci n'est pas une définition chronologique, ceci est une approche théologique de ce mystère du ministère sacerdotal. Il faut que nous autres, prêtres, nous ayons cette conscience aiguë que nous sommes à la tête d'un peuple pour le conduire, en fonction de cette Alliance que nous portons et que nous vous apportons. Non pas parce qu'elle nous appartiendrait, mais que nous en sommes les ministres dans la visibilité sacramentelle de l'Église. Et nous devons nous tenir, au cœur de cette vie, au cœur de votre vie, non pas de la nôtre mais de la vôtre, pour que vous puissiez, par ce ministère, aller vers la rencontre du Christ qui Lui-même nous rassemblera. Et le prêtre doit rester là, tant que vous n'êtes pas arrivés à cette autre rive, parce que cette responsabilité lui a été confiée. Et sa sainteté c'est tout simplement cela. C'est d'accepter de n'être que cela, à la tête d'un peuple, pour le servir et arriver le dernier, là où déjà l'unique pasteur aura rassemblé tout ce peuple dans la longue traversée de ce fleuve qu'est l'histoire, l'existence et notre vie personnelle.
Nous prierons donc pour que cette sacramentalité du sacerdoce ministériel soit bien comprise aussi bien par ceux qui en ont la charge que par ceux qui en sont les bénéficiaires. Nous prierons aussi pour que l'Église tout entière assure à ce monde cette sacramentalité de l'Arche d'Alliance et lui permette, à travers toute son histoire, d'entrer, lui aussi, vers le Royaume de Dieu. Nous demanderons au Christ, unique pasteur, qu'Il appelle encore, pas simplement douze hommes, mais une multitude d'hommes pour qu'ainsi soit assurée cette présence de son Alliance qui ouvre dans nos vies le chemin vers le Royaume.
AMEN