LIVRE DE JOSUÉ

Jos 2, 1-7

(16 mai 1989)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Saint Jean de Malte : L'huile des baptêmes 

J

e voudrais attirer votre attention sur le livre de Josué, pour que vous sachiez comment l'accueillir, comment l'écouter, telle qu’aujourd’hui cette Parole est donnée à l’Église, donc à nous.

Le livre de Josué est un récit très bien construit qui rassemble soit des légendes, soit des souvenirs historiques, le tout extrêmement mélangé et qui nous raconte la conquête de la terre promise. Tout ceci est mis sous la figure et la personne d’un héros, Josué, qui d’ailleurs parvient à résoudre le problème en une semaine à peine. Car, si on s'en tient à la chronologie du Livre, on s'aperçoit que la conquête s'accomplit dans une guerre éclair, c'est un tout petit peu plus que la guerre des six jours. En fait, ce récit n'a pas d’abord comme préoccupation de nous rappeler dans le détail ce qui s'est passé dans la conquête. Il est évident, les historiens et les archéologues le savent aujourd'hui, cette conquête de la terre promise par Israël, s'est passée lentement, au moins sur 150 ans. Par conséquent, même si le général Josué était encore tactiquement plus fort que Moshe Dayan, en réalité, il a fallu encore beaucoup plus au général Josué pour parvenir à la conquête de la terre promise.

       Mais, que veut dire ce livre ? Il veut dire une chose très simple. Il veut dire aux israélites : si nous sommes sur une terre, c'est premièrement parce qu'elle a été donnée, et deuxièmement, pour qu'elle nous soit donnée, il a fallu un combat de Dieu, et troisièmement, ce combat de Dieu ne s'est pas passé sans les hommes.

       La terre est un don. Tout le mystère de l’existence d'Israël, tel que nous le découvrons à travers les livres de la Genèse jusqu’au livre de Samuel, c’est que la terre a été donnée. Cela peut nous paraître tout bête cette expression-là, et pourtant, c'est le symbole de la grâce. Le don de la terre, le don d’une conquête, c'est la grâce. Alors, évidemment, on peut se scandaliser de ce que cette grâce soit donnée sur fond d'hécatombe, de massacre, de populations et de peuplades entières qui disparaissent : les Hittites, les Périzzites, les Cananéens.

       Mais, ce que le rédacteur veut nous montrer d'abord, c'est qu’il a fallu que la terre soit donnée. Et dans la vie, dans l'existence du croyant d’Israël, comme dans notre propre existence, rien ne se fait si ce n'est sur le mode du don. Donc, la terre a été promise aux pères, mais Dieu l'a promise comme un don. L'existence, la vie dans la grâce est fondamentalement gratuite. Et nous devons repérer cette réalité chaque fois. Nous la remarquons souvent par le fait que avant même d’engager les combats, Dieu dit à Josué : "Voici, j’ai livré telle ville ou telle région, ou tels ennemis entre tes mains". Cela veut dire : c'est déjà donné. Bien sûr, tu vas combattre, mais, c'est déjà donné. La grâce, c'est Dieu qui se donne. Et là, il se donne à travers le don de la terre promise.

       La deuxième chose, c'est que les dons de la grâce ne vont pas sans combats. Et cela aussi est une des règles fondamentales de notre propre existence. Tout ce qui est don en nous est aussi le résultat d'un combat. La grâce ne s'accomplit jamais sans qu'à un moment ou l'autre, nous éprouvions dans notre cœur ou dans notre chair, la résistance du péché.

       Et précisément, dans le livre de Josué, si on parle tant de bagarres et de sang, c'est pour montrer que le don de Dieu ne se fait jamais sans que Dieu ait à lutter pour l'homme. Et c'est aussi pour cela que ce livre, sous son apparente rudesse, dans son apparente cruauté, dit toujours le combat de Dieu pour l'homme. Quand Dieu donne, il faut qu'il combatte pour l'homme. Et à ce point de vue-là, vous comprenez à quel point le nom de Josué qui est donné à ce livre, préfigure celui de Jésus. La croix, c'est le combat de Dieu pour délivrer l’homme et pour lui donner sa pleine stature de Fils de Dieu, de membre du Royaume.

       Enfin, troisième chose, c'est que le combat de Dieu s'accomplit toujours avec le combat de l’homme. Si nous-mêmes nous n'entrons pas dans le combat de Dieu, dans cette manière que nous devons avoir de nous battre, dans la fidélité, par ce combat spirituel, qui dans notre baptême est symbolisé par l'onction d’huile des catéchumènes, l'huile de la force et du combat contre le démon et contre le mal, si nous n'entrons pas dans ce combat le don de la terre ne se fera pas.

       En ce sens-là, le combat de Josué, le combat du peuple d'Israël pour recevoir de Dieu le don de la terre, est le signe même de notre existence chrétienne. Une vieille manière de parler de l'Église qui est sur terre, c'était l'Église militante. Cela nous paraît un peu désuet, un peu vieillot. Mais il y avait dans cette image de la militance, quelque chose de très beau qui disait le statut même de notre existence de chrétien. Ce n'est pas facile. Il y a de la bagarre contre le péché, contre le mal en nous. Et à l'exemple de Josué, il nous faut avoir le courage du combattant. Cela ne veut pas dire qu'il faut se situer en hostilité radicale vis-à-vis des autres et du monde, cela deviendrait de la paranoïa, une maladie de la persécution. Mais, cela veut dire que la construction du Royaume de Dieu en nous, parce que nous sommes fragiles, reste fragile. Il ne faut dons jamais perdre cette vigilance profonde qui consiste à savoir que le don de Dieu est si précieux, si délicat, si beau, si grand, qu'il faut mettre toute son énergie pour le garder dans sa splendeur et dans sa transparence.

       AMEN