UNE COMPAGNE SOURCE DE RICHESSE
Sg 8, 5-9 ; Mt 5, 13-19
(2 juillet 2012)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Découvrir le mystère …
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rères et sœurs, la méditation que nous poursuivons à travers la lecture du livre du même nom commence à nous faire entrer dans des réflexions bien mystérieuses. C'est difficile de repérer l'intention de l'auteur. Il écrit des choses assez déconcertantes : "Si dans la vie la richesse est un bien désirable, quoi de plus riche que la sagesse qui opère tout ?" Jamais dans le monde ancien, on n'a pensé la Sagesse en termes de richesse, que ce soit chez Platon ou chez de nombreux philosophes grecs, la sagesse était considérée plutôt comme opposée à la richesse. On voit très bien pour tout l'essor de la pensée de la sagesse grecque, que la manière même dont on l'envisage est constamment en opposition avec le standing de vie : Socrate par exemple, fait exprès de ne pas s'enrichir. Les philosophes appelés cyniques du nom du chien, vivaient un peu comme des sauvages par rapport à la société, et ils critiquaient la richesse les convenances les honneurs, et tout ce qui fait marcher la société.
La sagesse telle que la concevait la philosophie du monde antique païen était une sagesse en contradiction manifeste avec la vie sociale telle qu'elle était considérée. C'est pour cela d'ailleurs que les philosophes n'ont vraiment jamais réussi dans le monde ancien. Même s'ils ont laissé un nom dans l'histoire, les Platon et les Aristote n'ont jamais eu aucun pouvoir de gouvernement, tout au plus conseillers des rois qui se sont empressés de les rejeter et de ne plus les écouter lorsqu'ils pouvaient eux-mêmes se débrouiller tout seul. Aristote a été le précepteur d'Alexandre, et celui-ci à partir du moment où il a vu sa carrière militaire s'ouvrir, n'a pas demandé de conseils à Aristote. Ainsi, dans le monde ancien, le projet de chercher la sagesse est un projet en rupture avec le monde tel qu'il va. Or dans les formulations de l'Ancien Testament dans ce livre de la Sagesse, on accepte que si dans la vie la richesse est un bien désirable quoi de plus riche que la Sagesse ? On ne va pas la penser en opposition, en rupture, mais on pense que l'on peut vivre aisé, d'une manière encore plus riche et plus aisée en obéissant à la sagesse. Cela ne veut pas dire nécessairement, bien que beaucoup de juifs de l'époque l'aient pensé, qu'il fallait être riche pour être sage, mais la sagesse faisait partie des degrés de l'échelle d'une certaine plénitude dont le bas de l'échelle était la richesse. Ce texte est assez original par rapport à la pensée antique. Là où cette pensée antique a marqué l'originalité de la sagesse en l'opposant à tous les biens humains qu'on peut imaginer, ici au contraire on dit qu'il y a un bien humaine encore plus enrichissant, noble et vénérable, qui est la sagesse.
Si c'était uniquement pour dire que la sagesse est un bien intellectuel, qui peut s'acquérir à l'université, cette notion n'aurait pas emporté l'adhésion. Pour l'auteur de la Sagesse, la Sagesse n'est pas un contenu de savoir, ce n'est pas une discipline. Ce n'est pas la synthèse des mathématiques, de l'astronomie, de la géométrie, et de la littérature et même de la philosophie. La sagesse est une réalité concrète et elle n'est pas un mode de vie ou de pensée. C'est une relation concrète avec quelqu'un très difficile et mystérieux à définir mais qui est réel. C'est pour cela qu'on peut la comparer à la richesse, car la richesse c'est ce sur quoi on peut s'appuyer dans un certain nombre de cas. Or, ici, la sagesse est considérée comme ce soutien, cet appui pour l'homme afin qu'il puisse réussir sa vie. Ce n'est donc pas considéré en rupture avec les autres biens dont l'homme dispose. Une telle manière de voir suppose une certaine considération et une certaine foi dans la création.
Si les grecs ont assez facilement relégué le monde matériel au second plan c'est parce qu'ils n'ont pas imaginé que le monde pouvait être créé par Dieu. Pour les philosophes, un des arguments de leur capacité à expliquer la sagesse était de discréditer les choses matérielles pour favoriser la sagesse comme un savoir. Dans le livre de la Sagesse, à cause de la création, du fait que la réalité a été voulue et créée par la sagesse, parce que l'homme a été créé dans un corps et dans une âme, il peut s'appuyer sur une réalité et pas sur un savoir, une réalité qui est l'amitié, l'accompagnement, et le patronage de la sagesse comme étant quelqu'un. On en revient toujours à cette question fondamentale qui court tout au long du livre, là où le monde ancien avait tendance à présenter la sagesse comme une sorte de pur savoir abstrait, il fallait passer par un cursus scientifique, l'académie, le lycée, tout ce qui aujourd'hui est devenu le savoir intellectuel, l'auteur juif du livre de la Sagesse comprend que cette sagesse n'est pas simplement un savoir : elle est une fréquentation. Elle est riche, et elle enrichit comme un ami peut nous enrichir le cœur, l'esprit et toute la vie. C'est cela que le texte veut dire. Dans tous les biens il y a certes une gradation, la richesse est un moyen limité, mais de même que parfois il est nécessaire de s'appuyer sur les biens matériels pour s'en sortir, il y a des biens infiniment plus grands, plus extraordinaires et plus réels que les données matérielles et financières, c'est la réalité même de l'amitié et de la présence de la sagesse. Cela suppose un pressentiment que dans le cœur même ou tout proche de la vie de Dieu, il existe quelqu'un qu'on décrit généralement comme une ouvrière qui est la représentante, l'intendante de Dieu pour la conduite, la création et l'achèvement du monde.
C'est sans doute pour cela que le livre de la Sagesse est si important pour nous. Il a aidé les premiers chrétiens à mieux comprendre que dans la manifestation de Jésus, Fils de Dieu, le Verbe incarné mort et ressuscité pour nous, c'était précisément cette sagesse ouvrière, accompagnatrice de la création qui avait été manifestée. C'est pourquoi les auteurs du Nouveau Testament se sont volontiers référés à ces passages que nous lisons actuellement parce que cela les aidait à formuler et à dire ce qui était la nouveauté de leur foi, une sagesse qui ne soit pas une gnose, une connaissance abstraite. La sagesse est une fréquentation, un compagnonnage de Dieu avec l'humanité.
AMEN