UNE PRÉSENCE PERMANENTE

Sg 6, 12-19 ; Mc 12, 35-44

(25 juin 2012)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Voici que je me tiens à la porte et je frappe ! (Saint Julien d'Olargues)

 

F

rères et sœurs, nous abordons donc maintenant la deuxième partie du livre de la Sagesse. Après ce prologue un peu tragique de la persécution et du martyre du juste et de l'échec et finalement de l'anéantissement de ceux qu'on dirait aujourd'hui des impies, on va changer complètement de registre à partir de ce chapitre sixième et à ce moment-là, c'est le roi Salomon qui va devenir le personnage écrivain du texte. Comme vous l'avez remarqué", toute la première partie était écrite comme une sorte de récit, de petite nouvelle, alors que maintenant, la manière dont on va parler de la sagesse et de tout ce qui la concerne va être le discours d'un roi. C'est pourquoi il y a un petit prologue que nous n'avons pas lu mais dans lequel Salomon commence à parler et commence à dire à l'assemblée des rois qu'il est roi d'Israël leur disant qu'ils doivent recevoir la Sagesse.

La Sagesse était la source du bon conseil, du bon sens sue le prophète allait débiter devant le roi dans sa cour. Jusque-là, il n'y avait là rien d'original. Mais tout à coup, le ton change sur deux points. Le premier point est le plus fondamental : à partir de maintenant, la Sagesse ne va plus être décrite ni comme un savoir, ni comme une collection de proverbes traditionnels, ni comme une sorte de livre ou de somme de morale pratique, mais elle va être décrite comme une présence, et c'est nouveau. Tout le vocabulaire est celui de l'amitié ou de la relation interhumaine proche. Au début, on dit qu'elle est brillante, qu'elle a sa durée et son éternité, mais immédiatement, on prend le registre de la relation interpersonnelle. Elle se laisse facilement contempler par ceux qui l'aiment, elle se laisse trouver par ceux qui la cherchent. Il ne s'agit pas simplement de découvrir le trésor caché, mais il s'agit de trouver quelqu'un. On ajoute qu'elle prévient, qu'elle va au-devant de ceux qui la désirent et elle se fait connaître la première. C'est elle qui instaure la relation gratuitement, par intérêt pour celui qui la cherche obscurément.

C'est presque touchant, celui qui se lève tôt le matin, quand il ouvre sa porte trouve la Sagesse assise devant sa porte car elle désire entrer. Tout le ton du texte est celui-là. Il y a ici une conception qui n'existait pas dans le monde ancien. Les grecs n'ont jamais dit que la Sagesse, la Sofia pour Platon et Aristote était une présence permanente, c'est une certaine manière équilibrée de conduire sa vie, par son intelligence, sa volonté, sa liberté. C'est un art de vivre, une technique. Mais ici, et on ne sait pas trop pourquoi, la Sagesse et personnalisée à un tel degré que toute la manière de la décrire va passer par le vocabulaire de la relation personnelle.

On peut penser ce qu'on veut, mais c'est cet aspect-là qui permettra aux premières communautés chrétiennes de comprendre comment le Christ est Sagesse de Dieu. C'est précisément parce que Jésus est venu parmi nous qu'il a véritablement accompli le dessein de la Sagesse. Il est celui qui a voulu vivre parmi les hommes, il s'est tenu à la porte du cœur de l'homme. On retrouvera cela dans l'Apocalypse : "Voici que je me tiens à la porte et que je frappe". C'est la même idée. C'est l'idée de l'intimité profonde, quotidienne, répétée dans les moindres gestes. C'est la première fois que l'on dit que la Sagesse est présente partout et dans tous les moments de l'existence. Chez les sages anciens, la Sagesse était mise en œuvre par l'occupation du sage, bien précise, et cadrée. Mais voici que la Sagesse apparaît comme étant tout le temps présente. Le livre nous présente cette mystérieuse réalité comme une personne qui n'a qu'une envie : fréquenter les humains pour leur faire découvrir à travers le charme profond qui est le sien, dans une présence amicale, proche, très attentive, prévenante, délicate et qui est toujours là auprès de l'homme.

C'est une nouveauté assez étrange parce que même si l'on dit que la Torah, les commandements sont la Sagesse, il y a quand même un abîme entre un recueil de commandements à exécuter et la Sagesse comme présence personnelle telle qu'elle nous est décrite là. Il y a une transformation de tout l'héritage de l'Ancien Testament pour se demander à quoi sert cet héritage pour faire entrer dans l'intimité d'une Sagesse qui n'attend qu'une chose : nous rencontrer et vivre avec nous. Ce livre, comme vous pouvez le pressentir de plus en plus, a une grande importance dans l'ultime moment où le peuple de l'ancienne Alliance va rencontrer le Christ Sauveur. Jésus aussi bien dans sa manière d'être, cette intimité et sa délicatesse de proximité qu'il a avec chacune des personnes. C'est la mise en œuvre de cette perception de la Sagesse comme une puissance qui nous dépasse tous mais qui est capable de nous accompagner tous.

C'est important pour nous, parce que même si c'est encore décrit dans un langage et des formules avec lesquelles nous ne sommes pas très familiers, la visée du texte est de nous faire percevoir qu'à partir du moment où on a compris qu'il y a une réalité qui vient d'ailleurs, puisque c'est elle qui va à l'avant, qui est la première, qui prévient, mais qui est cependant capable d'être présente dans tous les événements de la vie, c'est le début de ce que deviendra ce que saint Paul appelle la vie dans le Christ, c'est-à-dire la vie avec le Christ, enveloppé, guidé, conduit, par la Sagesse du Christ.

 

AMEN