RIEN !

Sg 5, 6-13 ; Mc 12, 13-17

(15 juin 2012)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Il ne reste rien !

F

rères et sœurs, nous sommes pratiquement arrivés à la fin de la première partie du livre de la Sagesse. Ensuite, on fera l'éloge de la Sagesse personnifiée, recherchée par les rois et du rôle qu'elle joue dans la création et dans l'histoire du monde. Ici, tout ce prologue, ces cinq premiers chapitres s'achèvent par les paroles des impies, des pécheurs qui ont persécuté le juste et ce sont leurs propres paroles au jour du jugement. Dans leur vie, ils ont fait les malins, ils ont cru qu'ils pouvaient jouir de la vie n'importe comment, ils ont été violents avec le juste, et arrive le moment du jugement. Et ce sont les impies eux-mêmes, ceux qui sont condamnés, qui prononcent leur propre jugement. Ils disent où ils en sont arrivés. De ce point de vue-là c'est assez étrange, quand le Christ dira : "allez loin de moi, car j'étais nu et vous ne m'avez pas vêtu", c'est le roi qui condamne les pécheurs et les gens au cœur sec. Mais dans la mise en scène du livre de la Sagesse, il n'y a pas un juge éternel, ce sont les impies qui constatent le salaire de leurs méfaits.

Les impies pour expliquer leur sort utilisent deux images qui avaient beaucoup d'importance dans le monde ancien. La première image, c'est le bateau qui fend l'eau, qui s'avance, qui fait quelques vagues et quelques centaines de mètres plus loin, il n'y a plus rien, on ne s'aperçoit même plus qu'il est passé. La deuxième image, c'est la flèche ou l'oiseau qui fend les airs, et l'on entend le sifflement de l'aile de l'oiseau ou de la flèche qui passe, l'air rebouche la trace et il n'y a plus rien. Et les impies s'identifient à l'oiseau passé dans l'air, au bateau qui a sillonné la mer, comme la flèche qui avec son sifflement, sa vitesse a traversé l'air, et après leur passage, il n'y a plus de traces ! pourquoi racontent-ils cela ? Cela mérite d'y réfléchir.

C'est une des premières descriptions de ce qu'est la damnation. Peu après, lorsque les textes bibliques, ou les textes d'origine juive parleront de la damnation, ils parleront des flammes, des supplices, c'est évidemment plus télévisuel. L'écrivain du livre de la Sagesse est plus astucieux. Qu'est-ce que le damné ? Il continue à exister, à être intelligent, à réfléchir, mais il réfléchit sur le fait qu'il a été rien du tout ! Au fond, sa torture, sa souffrance c'est de continuer à exister en constatant qu'il a été rien et qu'il a tout raté. C'est sans espoir parce que sa violence, son goût de la jouissance l'ont complètement enfermé dans quelque chose qui n'a rien donné. Pour les anciens, c'est le supplice le plus terrible.

Dans la Bible quand on arrive à la troisième génération et que l'on voit ses petits-enfants, on a laissé des traces. Les rois, aujourd'hui encore, les gens qui ont des ambitions politiques se croient obligés de construire une bibliothèque, de construire une pyramide au Louvre, tous les fantasmes pharaoniques que l'on peut imaginer. Et pour le livre de la Sagesse le damné, c'est celui qui se dit : j'ai existé, et je ne suis rien. Donc, il médite éternellement sur son néant. C'est vraiment la première description de ce qu'est la damnation. "L'air a rebouché ma trace, l'eau, j'y suis passé, mais c'est comme si je n'y étais pas passé". Donc, il ne s'est rien passé.

C'est tout le drame de la méditation sur le néant, et c'est toute la subtilité du texte qui montre que ce sont les impies eux-mêmes qui dressent ce constat. C'est une manière subtile d'aborder le problème de ce qu'on a appelé plus tard la damnation, il n'y a même pas besoin de porter un jugement sur eux, ils le portent sur eux-mêmes, ils reconnaissent qu'ils ne sont rien. Ce constat de désespoir, tout en continuant à exister, c'est ce qui constitue l'horreur d'une éternité vide, il n'y a plus rien !

Cela nous ouvre une certaine perspective. Dieu nous a créés pour que nous soyons "quelqu'un", mais pas comme la flèche qui passe, pas comme le bateau qui fend l'eau. Il nous a créés pour devenir quelqu'un par lui et par les autres. C'est tout le sens profond de la vie : accepter de devenir quelqu'un qui connaît ses limites, ses pauvretés, ses failles et ses péchés, mais qui les reconnaît comme à l'intérieur même d'un projet où il a été porté par Dieu, par l'amour des autres. Là, ce n'est pas la damnation, mais c'est vraiment le bonheur, découvrir tout à coup dans le mystère de la mort qu'on est quelqu'un à cause du regard de Dieu sur nous. C'est précisément ce que ne voient pas les impies. Ils ne voient qu'eux-mêmes, et ils ne voient pratiquement rien, et c'est leur drame.

Prions pour que nous-mêmes nous essayions de retrouver cette racine profonde de ce qui fait que nous sommes devant Dieu quelqu'un de précieux, quelqu'un d'aimé, celui du juste persécuté dont parle le livre de la Sagesse, et que ce qui fait notre valeur et le sens même de ce que nous vivons c'est parce que nous sommes portés par le regard de Dieu et non pas anéantis par notre propre regard sur nous-même.

 

AMEN