LA MORT DU JUSTE
Sg 2, 23 – 3,9 ; Mc 11, 11-25
(16 juin 2012)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

La mort du juste : Le Christ lépreux (Brioude)
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rères et sœurs, nous poursuivons cette lecture de jour en jour du livre de la Sagesse. Comme nous l'avons vu l'autre jour, la Sagesse commence par un chapitre sur la folie des impies. Cet auteur qui habite sans doute à Alexandrie la grande capitale intellectuelle de l'époque, est comme choqué et stupéfait par le comportement d'un certain nombre de païens pour qui la vie est uniquement l'occasion de déployer à la fois la jouissance et la violence. La jouissance, parce que selon un certain goût du plaisir assez particulier à la civilisation orientale et méditerranéenne, ces gens vivent de fête en fête, de banquets en banquets, ils ont des mœurs légèrement efféminées comme le laisse supposer la description, et ils se livrent à toutes sortes de plaisirs que je ne vous décrirai pas. Evidemment, l'auteur est choqué par cette façon de vivre.
Il y a pire encore chez ces hommes, ils comptent sur leur force et ils se permettent d'exercer la violence vis-à-vis des autres hommes qui essaient de vivre autrement. Cela fait-il allusion à des tensions ou à des frictions entre les communautés d'Alexandrie, notamment la communauté juive qui était l'objet de critiques et même d'agressions. Ces hommes justifient non seulement leur comportement de jouisseurs, mais aussi d'hommes violents, capables d'agresser, de manifester leur force et qui prennent le ton du défi. Ce qui pouvait être insupportable pour ces païens violents, c'était que les justes dans la ville d'Alexandrie se réclamaient du Dieu unique le Dieu d'Israël et cela excite le mécontentement et finalement la violence de ces hommes païens qui en font un sujet de défi : "Voyons si Dieu va le secourir". Ils préjugent de l'amitié, du soutien et de l'appui de Dieu et il verra bien que c'est comme tout le monde, il finira bien par céder à notre violence. Voilà le contexte.
Aujourd'hui par contraste, l'auteur essaie de répondre à ce paradoxe. Est-ce que ce sont toujours les violents et ceux qui profitent de la vie et du pouvoir qui vont écraser ceux qui essaient de vivre selon la justice ? C'est là que l'auteur propose une interprétation qui va faire progresser de façon assez décisive la pensée juive. Il dit : certes, sur terre ils ont été persécutés, ils ont souffert, mais Dieu a pris parti pour le juste. Mais à quel moment Dieu montrera-t-il sa victoire et sa récompense du juste ? Si on le voit mourir, persécuté par les impies, par tous les gens qui sont autour et qui se moquent de lui, quel va être son sort ? "Aux yeux des insensés ils ont paru bien morts, et leur départ a été tenu pour un malheur". Il faudrait presque traduire : une malédiction, car le départ du juste a été tenu pour la juste conséquence de la violence des impies. L'auteur essaie d'expliquer les premiers balbutiements dans la tradition juive de l'époque, (cinquante ans avant le Christ), d'une perspective de rétribution du juste. Le juste a certes été persécuté, apparemment il a perdu du terrain, et si aux yeux des hommes il a subi le châtiment, l'espérance était pleine d'immortalité, Dieu les a mis à l'épreuve et les a trouvés dignes de lui, fidèles, et comme l'or au creuset, il les a éprouvés, et comme un parfait holocauste il les a agréés.
Pour la pensée juive de l'époque c'est une véritable trouvaille. Jusque-là Dieu s'était engagé vis-à-vis de son peuple à lui faire vivre la Loi et dans la mesure où il vivait bien cette Loi, c'était le bonheur qui correspondait à l'observance de la Loi, mais quand c'est mis au défi et qu'en ayant observé la Loi on n'a même pas le bonheur, est-ce que Dieu se renie ? Est-ce que Dieu abandonne le juste à sa fidélité sans aucun espoir ni débouché ? C'est un peu par cette petite percée dans l'analyse du comportement du juste persécuté, que va s'ouvrir une nouvelle perspective : dans la mort du juste, Dieu a pris parti. L'auteur parle d'holocauste c'est-à-dire d'un sacrifice parfait. C'est le premier pressentiment que la mort d'un juste peut être considéré comme un sacrifice offert à Dieu, ce qui pratiquement n'avait pas été envisagé même dans le très beau texte du Serviteur souffrant d'Isaïe écrit trois cents années avant. C'est la première fois que l'on assimile la mort au don de soi à Dieu comme un sacrifice, comme un lien avec Dieu.
Ce n'est sans doute pas un hasard si les écrivains du Nouveau Testament reprendront des thèmes analogues pour parler des moqueries adressées à Jésus par les foules au pied de la croix. Les foules reprennent la même problématique que dans le livre de la Sagesse, pour dénigrer le juste et en réalité, il ne s'en sortira pas. La réponse, c'est l'annonce de la résurrection. La mort de Jésus aura été comme cet holocauste parfait qui manifestera que le juste n'est jamais abandonné par Dieu. Même si apparemment il rentre dans la mort comme tout le monde et même pire que tout le monde puisqu'il est frappé de déchéance et aux prises à la persécution, et sa mort est cependant un sacrifice, un holocauste, un accomplissement de l'offrande de lui-même qu'il avait déjà fait à Dieu dans le fait d'être fidèle à la Loi.
C'est pour cela que ce texte est si important, il a marqué d'une pierre blanche le cheminement de la compréhension des disciples de Jésus devant le mystère de sa mort. C'est pour cela qu'il est encore riche d'enseignement pour nous aujourd'hui.
AMEN