A LA VIE À LA MORT !
Sg 1, 16 – 2, 9 ; Mc 10, 46-52
(14 juin 2012)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Un livre paradoxal
|
F |
rères et sœurs, nous avons commencé la lecture d'un livre qui est, je crois, le plus étonnant et le plus passionnant de toute la littérature biblique, c'est le livre de la Sagesse. Pour vous dire à quel point ce livre est étonnant, important et paradoxal on pourrait dire que ce livre de la Sagesse commence par un livre de la folie. En effet, le passage que nous venons de lire c'est exactement le portrait de la folie au sens où l'entend cet auteur. Bien entendu ici, il n'est pas question de la folie psychologique qui se soigne, comme les névroses, les psychoses, et même ce qui relève du comportement anormal du psychisme humain, mais la folie au sens le plus radical, beaucoup plus terrible, c'est-à-dire la folie qui est la pensée fausse et la vie fausse et la vie qui est en contradiction avec elle-même. C'est cela que je voudrais vous expliquer, parce que vous allez voir que pendant au moins trois chapitres on va débattre sur cette question.
Dans la Bible, vie et bonté sont absolument associées l'une à l'autre : quand on vit, on vit pour le bien. Vivre vraiment c'est vivre pour le bien. Cela remonte à l'origine de la théologie de la création, créer pour Dieu, c'est faire participer au bien qu'il est, et comment fait-il participer à ce bien et à ce bonheur infini qu'il est lui-même ? c'est parce qu'il fait vivre des gens pour lui. Que ces êtres vivants soient des êtres invisibles comme les anges, que ces êtres vivants soient rationnels, animés d'une pensée, d'une intelligence comme nous les humains, ou que ces vivants soient simplement des animaux, car la Bible a une très grande estime des animaux parce qu'elle pense qu'ils veulent spontanément leur propre bien. Pour les juifs, vivre c'est tendre vers le bien, on n'a même pas besoin d'y réfléchir longtemps, même s'il y a des moments difficiles, c'est le fondement même de l'existence, c'est de vouloir le bien. Dans le texte précédent, on dit que Dieu n'a pas fait la mort, Dieu n'a mis aucun poison dans la réalité de la création, parce que la création est bonne, c'est le refrain que l'on entend à tous les passages du chapitre premier de la Genèse : "Et Dieu vit que cela était bon".
Quel est le constat que fait l'auteur du livre de la Sagesse, cet homme qui vit à peu près cinquante ans avant le Christ ? Il vit à Alexandrie, la grande capitale qui est au centre de la pensée, de la littérature et de la philosophie de l'époque, ville beaucoup plus importante qu'Athènes, bien plus importante qu'Antioche qui commence à peine, et sûrement plus importante que Rome : Alexandrie est la capitale de la pensée. Or, il y a un quartier de juifs à Alexandrie, et l'homme qui écrit ce livre vit dans ce quartier juif. Il est donc immédiatement confronté à la pensée païenne pas uniquement des philosophes, mais beaucoup plus largement des adeptes de certaines religions égyptiennes, de mélanges entre des théologies issues du monde grec et oriental, des philosophes, des écrivains, et pour les juifs de l'époque, cinquante ans avant Jésus-Christ, se trouver tout à coup devant ce monde-là a été un véritable choc. Dans le livre de la Sagesse, les premiers chapitres nous expliquent ce choc. Quel est le sujet de ce questionnement des juifs quand ils voient les païens vivre devant eux ? c'est ce que nous avons lu. Pour les juifs qui vivent selon la Loi, qui pratiquent leur vie religieuse classique, voir ces païens vivre ainsi, ils concluent qu'ils ne vivent pas pour la vie mais pour la mort.
C'est l'analyse que nous venons d'entendre, l'auteur est scandalisé par un monde qui est sûr de lui, s'éclate, qui vit n'importe comment, qui jouit de la richesse, de la sensualité, de toutes les facilités de cette ville d'Alexandrie, qui bénéficie de toute une culture et une tradition qui est infléchie et légèrement pervertie, et pourquoi ? pour vivre uniquement et jouir de l'immédiat car finalement, il n'y a que l'immédiat qui compte. Pour le juif c'est impensable parce que si l'on vit dans l'immédiateté on ne se préoccupe plus de l'avenir, et finalement on fait de la mort une alliée puisque demain tout risque d'être terminé, donc, il faut profiter du jour présent !
C'est la première fois dans la littérature, dans la pensée, que l'on déjoue ainsi une certaine faiblesse de ce paganisme. Si l'homme tel qu'ils nous le montrent, ces gens qui font des banquets, des festins, qui se couronnent de roses, si les hommes ne vivent que dans cette immédiateté de la jouissance, et même plus, ils poussent la perversion jusqu'à écraser les autres, les pauvres, si cela les empêche de vivre, nous ce qu'on veut, c'est vivre. Dans cette relecture juive de ce monde païen, il y a quelque chose de Nietzschéen. C'est une sorte de premier grand passage dans lequel on dit que l'homme est tellement livré à lui-même qu'il ne peut compter que sur sa force, sa puissance et sa violence. Et comme l'homme sait que cette puissance et cette violence ne vivront pas indéfiniment et qu'à un moment donné cela aboutit à la mort, autant en profiter. C'est cela qui choque profondément cet auteur juif car cela va dans un sens absolument opposé à ce que dit la Torah. En effet, la Torah dit : "accomplis les commandements et tu vivras" et eux disent : fais n'importe quoi pourvu que tu vives aujourd'hui, peu importe si tu meurs demain. C'est pour cela que l'auteur dit que leur allié ce n'est pas la vie, mais c'est la mort et qu'il s'attache à montrer la contradiction interne qu'il y a dans ce mode de vie : ils se croient vivants mais en réalité ils ne travaillent que pour la mort, pour leur auto destruction. Jean-Paul II avait dit que dans le monde actuel régnait une culture de mort. C'est exactement le même constant que fait le livre de la Sagesse à cet endroit-là. On jouit, on bénéficie au maximum de sa force, de sa jouissance, de son goût de vivre et on réalité, on brûle la chandelle par les deux bouts et on devient complice de la mort.
C'est très intéressant parce que ce n'est pas tout à fait étranger à des préoccupations actuelles. C'est malheureusement le propre des civilisations quand elles deviennent un peu décadentes de prendre leur parti de la mort. Le livre de la Sagesse est une sorte de réquisitoire qui dénonce un choc frontal entre ce que nous croyons et cette culture de mort. L'auteur de la Sagesse réfléchit et analyse ce phénomène parce qu'il va essayer de mettre en scène de façon fictive, un homme juste aux prises avec ce monde de mort. Que va-t-il en sortir ? Dans ce constat de ce qu'il voit autour de lui, il essaie de déceler qui sera le gagnant, est-ce que c'est la vie ou la mort ? Cela rend ce livre pathétique et rempli de suspens parce que toute la première partie cherche à définir le sens de la création. La création est-elle faite pour la vie comme nous le croyons nous les juifs ? c'est son point de vue. Ou bien la création est-elle vouée à la mort ?
C'est un des premiers livres qui pose la question de façon aussi radicale de l'intérieur même de la révélation par rapport à la culture ambiante. Ce livre ne laisse pas indifférent, c'est une sorte de dialogue des cultures presque un duel de la vie contre la mort.
AMEN