DIEU AGIT DANS L'HISTOIRE

Sg 10, 1-6+10-14

(17 août 1994)

Homélie du Frère Bernard MAITTE

L

e chapitre dixième du Livre de la Sagesse dont nous commençons la lecture est un chapitre charnière qui ouvre aux neuf autres chapitres sur la manière dont le sage, celui qui regarde et contemple l'œuvre de Dieu, voit que c'est la Sagesse, le Seigneur Lui-même qui agit dans l'histoire.

Vous avez entendu, à plusieurs reprises, de parler du "juste", mais ce juste n'est jamais le même puisqu'il s'agit, à chaque fois, de personnages différents qui ont ainsi illustré l'histoire d'Israël. Nous avons une allusion que l'auteur suppose connue d'Abraham, de Lot et de Joseph, ainsi que de Jacob luttant avec Dieu. Nous avons donc dans ce Livre de la Sagesse, une manifestation, une compréhension tout à fait particulière pour le sage de ce qu'est Dieu et de la manière dont Dieu est avec son peuple.

       En effet, si ces chapitres dixième à dix-neuvième, montrent la Sagesse en action dans l'histoire du peuple, elle insiste sur le fait que Dieu intervient vraiment. Il y a donc, derrière l'idée de l'auteur, une philosophie religieuse. C'est que toute l'histoire est conduite par la main de Dieu. Cela peut paraître banal, mais en fait dans l'histoire d'Israël, c'est capital car justement le peuple d'Israël va se comprendre comme celui dont l'histoire, ce qui le touche profondément et ce qui le façonne, c'est Dieu qui le permet, c'est Dieu qui agit, c'est Dieu qui intervient. Et donc là même où certains événements, au premier abord, étaient difficiles à décrypter, passaient complètement inaperçus, relus sous ce regard religieux, ils deviennent une intervention du Seigneur dans l'histoire profonde qui sculpte le visage du peuple.

      Cela est capital et important en Israël car, en inscrivant la présence de Dieu dans son passé et dans son histoire, en y reconnaissant son action, c'est un peuple qui devient capable d'avenir. C'est un peuple qui est capable, non seulement dans le temps présent de connaître encore la force et la puissance de Dieu, mais d'ouvrir sa propre histoire à une espérance et ainsi de relativiser l'action humaine pour montrer qu'elle n'a de sens que prise dans "la geste de Dieu", dans la grande histoire du salut. Car ce que révèle profondément cette intervention du Seigneur, c'est que Dieu sauve son peuple et qu'en sauvant son peuple Il se fait connaître, et que c'est dans cette histoire qu'Il se fait connaître.

       C'est d'autant plus capital que pour l'Église elle-même aujourd'hui, c'est une manière aussi d'être à l'Église. Il y a eu entre le concile Vatican II et Vatican I un complet renversement ou revirement, justement par rapport à cette notion de l'histoire. Souvent on a reproché, à mon avis à tort, que le Concile Vatican II ne soit pas un concile dogmatique. Or dans la constitution Dei Verbum, cette constitution dogmatique prend presque le contre-pied de ce que déclarait Vatican I, notamment sur cette notion de l'histoire. Ce n'est pas tant le contre-pied qu'une manière de voir légèrement différente, mais qui change radicalement la manière du chrétien d'appartenir à l'Église.

 En effet, le concile Vatican I présente le donné révélé et le salut comme étant une vérité première que tout le monde se doit d'acquérir, de connaître et de recevoir tel quel. Cela reste vrai. Mais ce que Vatican II met en lumière, c'est que plus qu'une vérité première à accepter sans réfléchir il s'agit de relire l'action de Dieu, non seulement dans l'histoire de l'Église, mais dans notre propre histoire, découvrir jusqu'où le salut de Dieu vient s'immiscer dans la vie de chaque homme, comme dans la vie de l'Église. Et c'est ainsi que s'ouvre une véritable espérance pour le monde S'il s'agissait simplement d'acquérir une vérité première, nous tomberions dans l'idéologie. S'il s'agit de voir la vérité en action dans le peuple et chacun de nous, cela nous sauve effectivement et ouvre à l'espérance.       

       Ainsi chacune de nos vies devient comme l'eucharistie elle-même qui fait mémoire de l'action de Dieu dans le passé et cet événement repris aujourd'hui et actualisé, nous sauve effectivement. Ainsi chaque vie peut devenir une vie de salut, une vie d'histoire avec Dieu, chaque vie peut devenir comme le Christ Lui-même une vie d'incarnation et de rédemption, c'est-à-dire une "kénose", un abaissement où chaque élément de la vie, même le plus petit, même le plus pécheur ouvre à une espérance de salut.

       Et là il me semble qu'à l'heure actuelle il y a un danger capital. Pour bien saisir ce mouvement, pour que nous ne fassions pas du christianisme une sorte de fer de lance d'une nouvelle évangélisation qui consisterait simplement à plaquer quelques idées sur de vieux schémas, il nous faut redécouvrir dans l'histoire de chacun, de chaque peuple, de chaque civilisation cette action de Dieu qui sauve effectivement.

 

       AMEN