LA SAGESSE COMPAGNE DE VIE

Sg 8, 5-9 ; Mt 18, 21-35

(9 août 1994)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

P

eut-être avez-vous remarqué la très grande beauté du texte de la Sagesse que nous venons d'entendre. Quand on parle de sagesse, la plupart du temps, on pense à cette qualité que l'on attribue aux enfants sages qui se tiennent bien, qui obéissent à un modèle ou à des conventions reconnues par les adultes. En réalité la sagesse n'est pas exactement une qualité ou même ce qu'on appellerait une vertu au meilleur sens du terme.

       Le texte dit : "La richesse est un bien désirable, mais il n'y a rien de plus riche que la Sagesse". On dit aussi que : "L'intelligence est ce qui accompagne tout activité, mais que la sagesse est plus encore que l'intelligence, elle est plus encore que la justice". Dieu sait que, pour un homme ancien, spécialement pour un homme de l'Ancien Testament, dire que "la sagesse est plus que la justice" c'est vraiment beaucoup dire parce que cela veut dire qu'avoir la sagesse est mieux qu'observer la Loi.

       En fait la seule manière dont l'auteur sacré peut définir la Sagesse c'est de dire que finalement il faut la prendre pour "compagne de sa vie" autrement dit que la Sagesse c'est comme une femme que l'on aime bien, que l'on aime beaucoup, une sorte de vis-à-vis. C'est une sorte de partenaire qui est là, dans tout ce qu'on fait, en tout ce qu'on pense, dans tous les actes qu'on pose. Et précisément c'est là que cette méditation de l'Ancien Testament est une chose extraordinaire car elle a réussi à comprendre la Sagesse, non pas seulement comme une qualité pour gérer sa vie, comme une sorte de jugement pour savoir exactement ce qu'on doit faire ou ne pas faire, ce qui habituellement encore la notion courante et spontanée que nous avons de la Sagesse. Mais il a imaginé que la Sagesse, loin d'être une sorte de progrès supérieur de l'intelligence et la morale des gens, était purement et simplement une partenaire. "J'ai décidé de la prendre pour compagne de ma vie, sachant qu'elle serait une conseillère pour le bien, et un encouragement dans les soucis et la tristesse."

       L'homme de l'Ancien Testament avait déjà imaginé que la Sagesse ne pouvait être qu'un compagnonnage, qu'une relation d'amitié, une relation de confiance, une relation d'éclairement dans laquelle, à la lumière de la présence de cette sagesse, l'homme allait découvrir enfin le véritable chemin de la vie. Voilà pourquoi ce texte est si important dans la tradition qui prépare la venue du Christ. Le Christ sera la Sagesse pour cette raison-là. Il sera la Sagesse non pas parce qu'Il représenterait une qualité supérieure de la vie, non pas parce qu'Il représenterait une sorte d'idéal auquel chacun de nous aurait à se conformer. Mais la Sagesse représente ce compagnonnage de Dieu avec l'homme. Au fond, la Sagesse ce n'est pas autre chose que le nom que Jésus Lui-même s'est donné "Emmanuel, Dieu avec nous". C'est Dieu qui se fait le compagnon de l'homme. C'est cela la grandeur de la Sagesse. Et c'est pour cela que les chrétiens sont les plus sages de tous les hommes, même s'ils font autant de bêtises que les autres ce qui n'est pas à démontrer. Mais ils sont les plus sages car ils ont le meilleur guide et le meilleur compagnon qui est le Christ. C'est la raison pour laquelle le Christ a voulu se faire "notre Sagesse" c'est-à-dire qu'il s'est plu, comme la Sagesse elle-même, à "prendre sa joie parmi les enfants des homme".

       Vous comprenez alors comment la vie, la foi, le message des chrétiens est quelque chose de beaucoup plus extraordinaire que toutes les sagesses antiques. Les sagesses antiques étaient des qualifications de l'homme. D'ailleurs aujourd'hui encore, la sagesse philosophique, (on est platonicien, aristotélicien, kantien, nietzschéen), la sagesse philosophique c'est, pour autant qu'on puisse le dire, une qualité, une qualification, c'est une sorte de modalité de notre pensée, de notre conception du monde, de notre manière de comprendre les choses. Mais le Christ est la Sagesse, la Sagesse personnifiée. Ce n'est plus une qualification dont il est question, c'est le fait que, désormais, notre vie se tient dans le vis-à-vis du conseil, de la lumière, de l'affection et du paravent de la Sagesse. Et je trouve admirable que, cinquante ou cent ans avant que le Christ ne vienne sur la terre, pour être vraiment "Dieu avec nous", ce texte ait perçu que la Sagesse n'était pas un bien à posséder comme une richesse, n'était pas une qualification intellectuelle comme les sagesses antiques, n'était pas non plus la conformité à un comportement comme la conception de la justice de l'Ancien Testament, comme obéissance aux Commandements, mais que c'était vraiment le compagnonnage mystérieux, profond et indispensable de Dieu qui marche côte à côte avec les hommes.

 

       AMEN