MORT ET RÉTRIBUTION DU JUSTE

Sg 4, 7-17

(19 juillet 1994)

Homélie du Frère Michel-Pierre MORIN

C

e passage du Livre de la Sagesse nous amène à quelques réflexions. Un des grands problèmes du "sage", un de ses grandes questions, parfois son tourment, c'est le problème de la mort. C'est le problème de ce qu'il y a après la mort, c'est le problème de l'immortalité et de la rétribution dont sera forte cette immortalité. Au temps des livres sapientiaux, ce problème qui choquait dans ses réponses à la fois provisoires et insuffisantes, amenait le sage à une perfection plus approfondie.

       Ce problème de la mort était évoqué en des termes de justice et c'est d'ailleurs à dessein que j'employais, il y a un instant le mot rétribution. A partir de la vie terrestre de l'homme, qu'est-ce que Dieu lui donnera dans la vie éternelle ? Que sera cette immortalité ? Il est évident pour le juste pour le sage que celui qui a vécu de façon juste, de façon droite c'est-à-dire selon le dessein et la parole de Dieu, celui-là sera récompensé dans l'autre vie. En définitive, même si le problème de la mort et de l'immortalité pose question, il n'a fondamentalement rien à craindre, même si au cours de sa vie, ce juste a l'impression qu'il est abandonné de Dieu, qu'il est méprisé parce qu'il vit dans des situations humaines spirituelles, sociales défavorables surtout si, en plus, il est haï, honni, persécuté. Et d'autre part il y a les impies, ceux qui seront punis dans l'autre monde, qui vivent heureux, bienheureux, comblés de biens, gavés de plaisirs et parfois jusqu'à un âge très avancé.

       Pour le sage, il y a donc une sorte de justice inversée entre la vie sur la terre et l'autre vie. Dieu rend justice aux justes, mais Il rend justice à l'impie en le punissant pour l'éternité, pour toute sa vie au-delà de la mort. Il ne faut peut-être pas s'arrêter, même s'il est nécessaire d'y réfléchir, à cette façon qu'avait le sage de penser le problème de la mort. Il l'a fait avec les concepts, avec la culture, avec la connaissance et les éléments de son époque. Il ne faudrait peut-être pas non plus, appliquer de façon trop matérielle cette phrase de l'Écriture : "Bienheureux les justes ou ceux qui meurent jeunes parce que Dieu les prend en son Paradis et ainsi ils n'auront plus à souffrir aucun mal !" Ceci est peut-être vrai, Dieu seul le sait, mais il ne faut pas faire des applications qui seraient d'une façon ou d'une autre une forme d'évacuer la question pour nous-mêmes.

       Je voudrais simplement vous apporter une réflexion. Cette question et cet essai de réponse assez définitive que le sage avait apporté au problème de la mort, de l'immortalité, de l'impiété, de l'âme droite, il faudrait essayer d'y penser, de la vivre, non pas vue de notre côté toujours limité, parfois déformé, en tout cas souvent enténébré, mais vue du côté de Dieu. Lorsque le sage dit : "Heureux les justes qui meurent jeunes parce que Dieu les emmène dans son bonheur éternel !" cela veut signifier que, quelles que soient les circonstances de notre vie et surtout de notre mort, Dieu veut pour nous le bonheur. Il le veut dès ici-bas. Bonheur qui prend forme dans une certaine vie du juste, c'est-à-dire de droiture par rapport à la volonté de Dieu, par rapport aussi aux valeurs humaines, aux valeurs les plus nobles. C'est peut-être cela le message qu'il nous faut retenir de ce texte. Dieu veut le bonheur de l'homme et Dieu fera tout pour que l'homme soit heureux. A lui de collaborer. Et même si, comme le suppose, comme l'admettrait le sage, Dieu pense que la mort d'une jeune personne pour qu'elle ne tombe pas dans les filets du mal est une œuvre bonne, laissons cela à Dieu. Ne jugeons pas cette façon de faire de Dieu, d'ailleurs nous ne la connaissons pas. Mais si par hasard Il le désirait, c'est son problème à Lui. Simplement, pour nous, il nous faut, à partir de cette pensée qui n'est pas impossible, il nous faut essayer de vivre comme Dieu nous le demande c'est-à-dire en vivant, déjà, par notre droiture, ce bonheur que Dieu attend de nous.

       Et vous l'avez remarqué, mais j'insiste quand même, c'est que le juste n'est pas l'homme fort, imperméable à toute forme de mal. Le juste peut avoir son âme séduite par la fourberie, il peut avoir son jugement altéré en quelque manière que ce soit et son esprit gâté par la convoitise. Le juste n'est pas l'homme parfait, l'homme que la tentation ne touche pas et que la convoitise n'ébranle pas. Le juste compte suffisamment sur le jugement et le bonheur que Dieu donne pour avoir la force de résister à ce mal.

       Ceci m'amène à deux prières du Christ, l'une que nous récitons si souvent : "Délivre-nous du mal car c'est cela fondamentalement le problème de notre vie et de notre mort. "Délivre-nous du mal" parce que, même justes, nous sommes extrêmement poreux à la percussion du mal dans notre cœur et même celui qui est juste aux yeux de Dieu, d'un moment à l'autre peut tomber du côté des impies. Et l'autre prière, c'est celle que le Christ nous a laissée lorsque Lui-même a connu cette tentation d'abandon car Il a connu la mort de l'injuste : "Père je ne te demande pas de les retirer du monde mais de les garder du mauvais".

 

       AMEN