DIEU A CRÉÉ L'HOMME POUR L'INCORRUPTIBILITÉ

Sg 2, 23-3, 9

(18 juillet 1994)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

J

e vous disais l'autre jour, à propos du livre de la Sagesse, qu'il était important de voir à quel point la tradition juive a saisi, en profondeur, les enjeux de la sagesse païenne. Elle ne l'a jamais traitée avec dédain ou avec mépris, elle l'a d'emblée prise au sérieux, y voyant sans doute quelque chose de très précieux, une sorte d'héritage de l'humanité dans ce qu'elle peut avoir de meilleur à donner.

Or le texte d'aujourd'hui continue cette méditation sur le sens de la sagesse humaine et de l'existence humaine. Il débute par l'exclamation : "Dieu a créé l'homme pour l'incorruptibilité, il en a fait une image de sa propre nature et c'est par l'envie du diable que la mort est entrée dans le monde." Ce petit texte apporte quelque chose de très nouveau. En effet, dans le monde ancien, on croyait à l'immortalité de l'âme. On croyait plus volontiers à 1'immortalité de 1'âme dans le monde grec que dans le monde juif. Si je puis utiliser une image un peu audacieuse, dans le monde juif, le "shéol" est considéré comme une sorte de congélateur dans lequel les esprits sont pour ainsi dire maintenus dans une sorte d'existence complètement anémiée ou affaiblie. C'est pourquoi on a des passages comme dans le Cantique d'Ezéchias, où l'homme qui va mourir, qui est malade se tourne vers Dieu et lui dit : "Mais dans les enfers, qui pourrait te rendre grâces ? Dans les enfers, personne ne T'a jamais loué, personne n'en est jamais remonté pour louer le Seigneur".

       En réalité, le lieu de la mort est un lieu de silence, qui, comme une chape de plomb, de froid, immobilise tout ce qu'avait promis la vie humaine. Tandis que chez les grecs, au moins dans la grande tradition philosophique de Platon, on croyait à l'immortalité de l'âme mais pour une raison qui n'était pas tout à fait la bonne. En effet, on y croyait parce qu'on considérait que l'âme, par elle-même, était une réalité spirituelle et qu'elle tenait d'elle-même et par elle-même son immortalité. Il y a là quelque chose de très beau car, pour Platon, il saisit que quand l'homme existe, il porte en lui quelque chose de si grand que cela ne peut pas disparaître à la mort. Mais la raison même qui le fait finalement fonder cette immortalité de l'âme c'est de dire que l'âme existe comme une sorte de réalité auto-subsistante. Pour Platon, l'âme n'a besoin de rien pour exercer sa vie au-delà de la mort. Elle le tient d'elle-même et par elle-même. C'est ce qu'il veut signifier quand il dit que, au fond, l'âme est divine. Il veut dire une chose très belle, mais qui implique un certain orgueil, il veut dire que l'âme a par elle-même, les capacités de se débrouiller toute seule. Il n'y a pas de don dans l'immortalité de Platon.

       C'est précisément ce que corrige l'auteur de la Sagesse qui dit : "Dieu a créé l'homme pour l'incorruptibilité". L'auteur juif qui relit la tradition des sages grecs, comprend là où est la faiblesse, comme dira saint Paul : "la faiblesse est dans l'orgueil". La faiblesse est d'avoir imaginé que l'homme était immortel par soi. Or en réalité cette immortalité n'était pas ce que va révéler cet auteur juif, l'ultime don de Dieu. Dieu a donné la vie à l'âme. S'il a fait l'âme aussi belle, aussi grande, aussi précieuse, l'âme de l'homme et des créatures spirituelles, c'est précisément pour leur faire partager la vie avec Lui et par conséquent l'immortalité divine. Le résultat apparemment ne change pas, c'est toujours l'affirmation de l'immortalité de l'âme, mais les raisons pour lesquelles on affirme cette immortalité sont toutes différentes. Pourquoi l'âme est-elle immortelle ? Répondre qu'elle l'est par nature est insuffisant car il faut dire qu'elle l'est par nature parce que Dieu lui a donné d'être telle nature et que par conséquent l'immortalité de l'âme, l'incorruptibilité comme dit le texte, renvoie ultimement à l'infinie générosité du Dieu créateur.

       C'est cela le secret de la foi en l'incorruptibilité de l'âme. Je voulais attirer votre attention là-dessus parce qu'une certaine mode opposait immortalité de l'âme comme étant uniquement la sagesse des grecs et la Résurrection des corps comme étant uniquement la sagesse des Juifs. C'est un peu subtil. En réalité les Juifs, au moins dans la dernière phase de la préparation de la Révélation à accueillir l'évangile, ont cru à l'immortalité de l'âme mais pas de la même manière qu'y croyaient les grecs. La tradition juive a cru à l'immortalité de l'âme comme "don de Dieu" comme la manifestation ultime de la grâce de Dieu. Et elle y a cru tellement qu'elle pouvait comprendre que même dans la vie d'un homme, les tourments et les souffrances, le martyre comme il est évoqué dans ce premier chapitre du livre de la Sagesse, n'étaient pas capables de contredire le dessein et le propos fondamental d'immortalité et d'incorruptibilité que Dieu avait voulu pour l'âme humaine.

       Il y avait déjà toute une réflexion sur la souffrance et sur le mal qui n'a pas été capable de mettre en cause ou d'anéantir le projet d'incorruptibilité de Dieu sur l'homme. Car précisément ce projet et cette décision de Dieu que l'homme soit incorruptible dans son âme est quelque chose qui manifeste si radicalement sa générosité créatrice que si elle était mise en cause par la mort et par la souffrance que les impies imposaient aux justes, alors Dieu ne serait plus Dieu, et la création elle-même serait anéantie.

       C'est pour cela que nous touchons, dans ces textes, des réalités qui sont apparues plus clairement dans la conscience de ceux qui étaient inspirés et qui nous ont laissé ce témoignage qui nous guide encore aujourd'hui, pour nous montrer à quel point le mystère de l'immortalité de l'âme, le mystère de l'incorruptibilité de notre existence n'est pas simplement le résultat de ce que nous appelons la rédemption, ou le fait que le Christ soit ressuscité. Mais au contraire, la grandeur du mystère de la résurrection c'est d'avoir inscrit la résurrection de l'homme total, jusque dans sa chair, dans le mystère de l'incorruptibilité de l'âme. Cela n'a pas de sens d'opposer résurrection et immortalité de l'âme car la foi en la résurrection n'est que l'ultime fleuron de la création de Dieu qui avait créé l'âme humaine pour l'incorruptibilité et qui l'avait créée tellement pour l'incorruptibilité qu'au moment où s'accomplit définitivement le salut dans le Christ, lui est donnée aussi une incorruptibilité avec un corps transfiguré par la gloire de la Résurrection du Christ.

       Que ces quelques pages du livre de la Sagesse nous aident davantage à méditer sur la grandeur du dessein de Dieu sur nous, non seulement d'abord dans sa résurrection mais aussi dans son projet créateur.

 

       AMEN