COMMENT VIVRE DANS LE MONDE ?
Sg 13, 1-5
(12 juillet 2007)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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rères et sœurs, on a entendu tout à l'heure dans la lecture de la Sagesse un texte qui est très important pour la réflexion spirituelle et théologique, puisque cela deviendra le pilier biblique, scripturaire, des preuves de l'existence de Dieu. En effet, vous avez remarqué que l'homme qui écrit ce livre, une cinquantaine d'années avant le Christ environ, l'écrit dans un contexte de pensée grecque, très influencé par Platon et d'autres courants philosophiques. Ce texte de la Sagesse a sans doute été rédigé dans la ville d'Alexandrie qui existe encore aujourd'hui, mais qui à l'époque était une des plus grandes capitales intellectuelles du monde méditerranéen, c'était le Harvard de l'époque. L'auteur explique qu'il y a des gens qui sont vains, qui n'ont pas de pensée, pas de sagesse, pas de véritable motif de vivre, parce qu'ils n'ont pas été capables dans leur ignorance, de repartir des biens visibles pour connaître "Celui qui est". C'est le problème classique de la preuve de l'existence de Dieu. Le monde on le voit, on le touche et normalement, à partir de là, on doit pouvoir déduire que Dieu existe.
Ce type de raisonnement quand il est réduit, pressé uniquement à son squelette intellectuel, donne une preuve de Dieu du même style que ceci : s'il y a des wagons qui se déplacent sur une voie ferrée, il doit bien y avoir une locomotive en tête, que je ne vois pas, et qui tire les wagons ! Autant dire que cette preuve peut à la fois être comprise de façon extrêmement profonde, mais aussi de façon très superficielle. C'est ce qui fait qu'aujourd'hui beaucoup de gens vous disent : oh! quand je vois la vie du monde, ma propre vie, je crois qu'il y a quelque chose ! On ne se mouille pas trop et si on commence à dire : il y a quelqu'un, on vous rétorque aussitôt, non, c'est quelque chose … Cela veut dire que le monde ne s'explique pas tout seul. Donc, il faut qu'il y ait quelque chose pour l'expliquer.
Ce n'est pas tout à fait sûr que ce texte fasse appel à un raisonnement de cette sorte. En effet, tout le livre de la Sagesse est hanté par un problème qui éclaire celui-ci. Ce problème est le suivant : est-ce qu'on vit dans le monde pour y trouver son compte et s'y satisfaire, ou bien au contraire, est-ce que ce monde n'apporte pas la réponse à tous les problèmes ? Tout au long du livre de la Sagesse, ces deux questions courent comme un fil rouge qui permet de déchiffrer le livre. Autrement dit, avant d'être un pur raisonnement intellectuel, ce petit passage du livre de la Sagesse dit : il y a deux manières de vivre dans le monde. Ou bien on s'en contente, on est dans le monde, mais comme dans un tout fermé dans lequel on trouve sa satisfaction intellectuelle, on explique le monde, à la fois affective, on aime ce monde, on s'y sent bien, on en jouit, et éventuellement, esthétiquement on s'en contente. Pour l'écrivain du livre de la Sagesse c'est celui-là l'insensé, celui qui vit dans l'ignorance, c'est-à-dire celui qui vit dans le monde comme en un lieu qui le satisfait et au-delà duquel il ne cherche rien.
A l'inverse, il y a ceux qui vivent dans le monde sans être satisfaits d'y être. Cela ne veut pas dire, les éternels mécontents, et les éternels plaintifs, mais ils trouvent que ce monde n'apporte pas toute la profondeur aux questions et aux interrogations qu'ils se posent. Le monde ne satisfait ni leur intelligence ni leur désir. A ce moment-là, ce n'est pas simplement une question de formuler intellectuellement quelque chose pour expliquer le monde, c'est une manière d'exister dans le monde. C'est cela que l'auteur de la Sagesse considère comme le fait d'être d'un côté ou de l'autre. Ou bien on vit comme des "satisfaits" dans le monde à tous niveaux, satisfaits intellectuellement, esthétiquement, du point de vue de la jouissance du monde, on a tout ce qu'il faut, et on n'en demande pas plus.
La logique est alors le fameux "carpe diem", jouis de ta journée comme disait le poète Horace qui aurait été taxé d'insensé par l'auteur de la Sagesse, contente-toi de ce monde et de ton être au monde comme ce qui te satisfait et t'apporte une sorte de plénitude dans laquelle tu trouves ton compte et tu ne cherches rien d'autre, cet espèce de bonheur à portée de la main, sans problème, sans question ni interrogation. Ou bien le monde est perpétuellement matière à interrogation, à question, et il ne détient pas par lui-même la réponse à ces questions, ni du point de vue intellectuel, ni du point de vue affectif, ni du point de vue esthétique. C'est cela que veut dire l'auteur de la Sagesse. Il ne ficelle pas une petite preuve de Dieu en deux temps trois mouvements, il essaie de situer deux modes d'être au monde.
Le temps des vacances a commencé et effectivement, vous remarquerez, le temps des vacances surtout dans la société et la mentalité modernes, est une certaine manière de rouvrir notre regard sur le monde. La plupart du temps, dans la vie courante, notre regard et notre monde sont essentiellement constitués par métro, boulot, dodo ! c'est-à-dire tout ce qui structure par le travail, par l'efficacité, par la nécessité de gagner sa vie, de trouver les moyens de s'en sortir. Le monde se restreint à la nécessité. Les vacances sont le temps du loisir, le temps où le monde nous réouvre à lui, et nous permet d'en mesurer une amplitude beaucoup plus large et beaucoup plus grande. C'est pour cela, vous l'avez remarqué, quand on part en vacances, on aime ou bien des paysages très vastes et très ouverts comme le littoral de la mer, ou bien on aime les paysages de montagnes qui donnent aussi une sorte de dimension extraordinaire du monde. C'est très rare qu'on aille passer ses vacances dans une station de métro !
Ce texte nous interroge, parce que c'est peut-être là dans ces moments de loisirs et de redécouverte d'un monde qui nous met à l'aise que se joue de façon assez profonde dans notre vie notre manière d'être en face de Dieu. Ou bien ce monde qui s'élargit nous satisfait et nous suffit, et dans ce cas-là le sens même du loisir chrétien est un peu raté. Ou bien ce monde, par l'ouverture qu'il donne, cette respiration qu'il crée dans notre cœur et dans notre sensibilité et notre intelligence, peut nous ouvrir à plus grand que lui-même. A ce moment-là, ça correspond exactement à ce que voulait dire le livre de la Sagesse.
AMEN