FONDEMENTS DE LA THÉOLOGIE DU MARIAGE
Ct 8, 5-7 ; Lc 10, 21-24
(11 octobre 2012)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

L'amour est fort comme la mort !
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rères et sœurs, nous terminons aujourd'hui ce magnifique morceau d'anthologie biblique qui est le Cantique des Cantiques dont nous avons entendu à la fois l'épilogue, le dernier poème sur lequel je vais revenir, et sur ce que la Bible de Jérusalem a classé sous le titre "Appendice". Dans l'Antiquité, la parole écrite était tellement précieuse qu'on ne voulait pas en perdre une miette. C'était une sorte de déontologie des scribes qui se sentaient obligés de consigner les paroles éparses. Les petits morceaux ne sont pas de la même qualité que les grands poèmes, ce sont des considérations sur la petite jeune fille qui est encore adolescente et on ne sait pas ce qu'on va en faire, c'est d'un lyrisme un peu plus banal et à la fin, il y a un petit coup de patte à Salomon qui a des vignes et qui gagne beaucoup d'argent. On va la lui laisser pour s'occuper de sa propre vigne, mon amour et par rapport à tout ce que possède Salomon, cela ne vaut pas le déplacement. C'est la fin, le bon travail soigneux des scribes qui ne laissent rien passer.
En revanche, l'épilogue lui, est très intéressant parce qu'il bouleverse une certaine conception de l'amour humain tel qu'on pouvait le concevoir à l'époque. C'est un des premiers grands recueils de poèmes érotiques de la littérature mondiale, et il est évident qu'à cette époque-là, l'amour humain, la relation amoureuse des partenaires pouvait déjà attirer fortement l'attention et marquer l'intelligence et la compréhension que l'homme avait de lui-même pour qu'on en fasse des poèmes. Dans ce monde-là, l'amour des époux, des amants, n'est pas censé changer la condition des gens. La seule chose qui change la condition des gens, c'est le mariage, le fait d'épouser une femme qui va vous donner des enfants légitimes. C'est le seul impact sur la vie publique, la réalité de la personne de l'homme qui épouse une femme. Cela change la réalité de l'homme puisqu'il va pouvoir engendrer des enfants, et cela change la condition de la femme puisqu'elle va donner à l'homme des enfants légitimes.
C'est ce qui est suggéré ici à la fin du poème : "Sous le pommier je t'ai réveillé là même où ta mère te conçut, là où conçut celle qui t'a enfanté". On dit ici, je reviens à cette source où toi-même tu as trouvé la vie pour qu'à ton tour, tu me donnes de donner la vie à des enfants. C'est le statut social du couple, le statut officiel, l'amour comme la transmission de la vie humaine à travers les générations. Mais surgit tout à coup quelque chose qui n'avait jamais été dit : "Pose-moi sur un sceau sur ton cœur, comme un sceau sur ton bras". Le sceau, le fait de poser un sceau sur une pièce en terre cuite par exemple est un signe d'appartenance qui change la réalité marquée de ce sceau. Le sceau change la destination de la pièce en terre cuite puisqu'elle devient parfaitement identifiable.
On continue : "L'amour est fort comme la mort " et cette phrase est à prendre au sens le plus littéral du terme : de même que la mort change radicalement le statut de l'existence, de même l'amour change radicalement le statut de l'existence. On ne l'avait jamais dit. On n'avait jamais dit que le jour où un homme et une femme sont amoureux l'un de l'autre, ce n'est pas seulement une activité de plus dans leurs occupations, mais c'est un changement radical comparable à l'alternance vie et mort. A ce moment-là la jalousie, la passion amoureuse est inflexible comme le schéol, comme la demeure de la mort. La demeure de la mort, on n'en sort plus, et la passion amoureuse normalement, on n'en sort plus non plus. Cela fixe les deux partenaires l'un envers l'autre. L'amour est donc comparé à deux réalités, qui sont des réalités les plus basiques et fondamentales de la vie humaine, l'amour est comme du feu, c'est là que va commencer toute la métaphore du feu des passions, et ensuite "les grandes eaux" c'est-à-dire que les puissances de mort ne peuvent pas éteindre la puissance du feu de l'amour.
C'est très intéressant parce que c'est la première qu'on dit que la réalité de l'amour humain qu'un homme éprouve pour une femme et d'une femme pour un homme change d'une certaine manière leur être. C'est la base fondamentale de la théologie du mariage dans l'Église. Pourquoi le mariage a-t-il été considéré comme la possibilité d'un sacrement ? c'est parce qu'il touche à un tel point de profondeur la vie d'un homme et la vie d'une femme que Dieu considère que cette transformation elle-même le préoccupe, l'intéresse, et qu'il veut en être le garant. Nous avons ici une sorte de pressentiment de ce qui sera plus tard dans l'élaboration théologique postérieure le véritable fondement de la théologie du mariage. Au moment même où se forme le couple humain, la transformation, l'approfondissement, la maturation de l'être même de chacun des partenaires est telle qu'ils sont transformés, touchés au plus intime de leur être. Cela suppose que l'amour humain n'est plus envisagé uniquement sous son aspect fonctionnel de fécondité et de procréation, mais que la relation elle-même des époux soit considérée comme une véritable modification d'existence, de la personnalité des deux partenaires.
C'est ce qu'on peut tirer de ce Cantique des Cantiques, qu'à travers toute cette grande poétique érotique qui est la première grande description de la réalité érotique du couple, qui est claire, nette et précise. A travers chacun des poèmes petit à petit, ont été dessinés tous les grands traits de la réalité de l'amour à la fois de la réalité humaine. Ensuite au fur et à mesure que la tradition comprendra ce Cantique, elle le comprendra comme la réalité même de l'amour de Dieu et de l'humanité, du Christ pour son Église, et de chacun de nous pour notre Dieu.
AMEN