INTIMITÉ ET TRANSPARENCE

Ct 7, 12 – 8,4 ; Lc 9, 1-9

(10 octobre 2012)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Intimité … mais nul n'est une île !

F

rères et sœurs, nous voici donc dans le dernier poème, le dixième du Cantique des Cantiques. Ce dernier poème pourrait presque être attribué aux deux personnages du Cantique, sauf dans le tout dernier passage.

De quoi s'agit-il ? C'est un poème très typique des amoureux, on pourrait l'intituler : Le monde est à nous ! En effet, c'est cette chose étonnante au niveau de la vie amoureuse, lorsqu'un garçon et une fille se sont trouvés, ils ont l'impression que leur avenir aussi bien temporel (cela va durer) que dans l'espace, (leur aspiration à la liberté), n'ont plus de limites. C'est ce qui est dit à travers la Bien-Aimée : "Viens, mon Bien-Aimé, allons aux champs". C'est assez classique, la rencontre à la campagne, mais aller aux champs dans le monde biblique, c'est vraiment l'ouverture sur le monde. Il n'y a plus de limites, le monde est à nous, on peut le parcourir, il va y avoir une sorte de voyage de noces cosmique dans lequel les deux amoureux font l'épreuve d'une souveraine liberté. "Nous passerons la nuit dans les villages", c'est presque une sorte de voyage de noces où on part sac à dos dans la plaine, "nous irons au vignoble", et là, passe-temps extraordinaire, "nous allons voir si la vigne bourgeonne". C'est évidemment très sage mais cela veut dire : nous allons voir si le monde correspond au bonheur que nous avons découvert.

Ces deux amants, ces deux amoureux se sentent dans une telle communion avec le monde avec la beauté du monde, qu'ils en sont transportés, et c'est dit d'une façon très bien observée du point de vue psychologique. On va voir si les pampres fleurissent et si les grenadiers sont en fleurs. Et la suite : "je te ferai le don de mes amours", c'est le sommet ! Ce projet est voulu d'inscrire le bonheur des deux amoureux dans la vitalité du cosmos. Cela peut paraître un peu païen, l'amour rend les amoureux en phase et en symbiose avec ce grand mouvement de la vie qui traverse tout le cosmos et plus spécialement notre planète, mais c'est très juste. On a toujours noté sur le Cantique des Cantiques qu'il n'est jamais question de Dieu. C'est un poème purement profane, avec la sensation très nette que le bonheur est à eux.

Ils vont trouver à leur porte les plus beaux fruits, mais il y a quand même une petite limite qui est la limite de l'intimité. On en revient à des thèmes évoqués au début du Cantique. Les amoureux sont seuls au monde, le monde leur appartient, ils font apparemment ce qu'ils veulent, ils retrouvent la communion cosmique avec tous les éléments de la terre, de la vie, mais … "que ne m'es-tu un frère ?" Le comportement des amoureux dans la société est plus ou moins bien admis. Elle dit : si tu étais mon frère, ce serait admis qu'on se ballade bras dessus bras dessous dans la ville. Mais là nous sommes des amoureux, et cela fait jaser. Il y a comme une sorte de contrainte sociale sur la spontanéité et la liberté amoureuse. C'est ce qui fait que dans l'expérience humaine normale, la vérité profonde de l'amour exige une réelle intimité. Si tu étais mon frère, je pourrais t'emmener chez moi sans problème, mais pour l'instant, je ne peux pas le faire ! C'est le seul point d'interrogation de la Bien-Aimée : quand trouvera-t-on la même liberté dans la société que celle qu'on trouve dans le cosmos ?

L'amour humain présuppose une réelle intimité des deux partenaires du couple. Cette intimité par définition ne peut pas être publique, elle est à eux, c'est leur secret, c'est le fondement dans toutes les sociétés de la vie privée. Pour l'auteur du Cantique des Cantiques, cette intimité a libre cours dans le cosmos, elle une légitimation universelle, mais la société humaine exerce une contrainte qui l'empêche de s'exprimer. Je pense qu'il y a là comme une sorte de prophétie du Royaume de Dieu. C'est vrai que nous, dans la condition terrestre présente, tout ce qu'il y a de plus profond dans l'ordre de l'amour de l'amitié, suppose une sorte de caractère intime qui puisse être vraiment privé. C'est indispensable.

Qu'est-ce que le Royaume ? C'est le moment où étant tous sous le regard de Dieu, il y aura une véritable transparence. Dans la vie du Royaume, ce qui relevait apparemment de la vie privée, de la profondeur même de l'élan amoureux, pourra être une donnée normale et sans nécessaire mise en garde ou prévention vis-à-vis d'autrui. La réalité même de l'amour entre les membres de l'humanité sera si profonde et si centrée sur Dieu, qu'il n'y aura plus de pudeur. C'est une intuition qui est saisie ici de façon purement négative, car on ne voit que la contrainte sociale de l'entourage du couple amoureux qui dure encore bien plus au Proche-Orient encore maintenant, mais c'est le fait que l'amour atteint ce point de profondeur et de radicalité totalement l'un à l'autre, c'est le signe même de ce que sera la présence de Dieu telle que l'a décrit saint Paul dans la formule : "Dieu tout en tous". L'amour de Dieu sera tel dans le cœur de chacun d'entre nous qu'il créera une transparence de chacun vis-à-vis de chacun.

C'est quelque chose de très beau mais qui n'est pas réalisable dans le cantique des Cantiques, c'est son côté prophétique mais en négatif, c'est ce qui manque, qui est comme un appel, comme un désir qu'on voudrait voir se réaliser mais qui ne peut pas se réaliser dans les circonstances présentes. Cela rejoint tous ces thèmes de la tradition des mystiques, la transparence de l'âme vis-à-vis de Dieu, même au plan religieux, au plan de la prière, il se passe en nous quelque chose qui n'est pas toujours communicable. Dire à quelqu'un : je prie pour toi, oui, mais on ne sait pas toujours trop ce que cela veut dire. On sait que cela réalise une certaine communication avec ce quelqu'un mais on ne sait pas comment. C'est un peu de cet ordre-là, cette idée, cette perception très profonde qu'il arrive un moment où deux être humains, deux êtres spirituels, c'est pareil pour les anges vis-à-vis de Dieu, sentent que la profondeur de l'échange de la communion entre eux, est tel qu'il faut une sorte de miracle de la part de Dieu et de transformation du monde humain de la part de Dieu, cette transparence de l'un à l'autre peut devenir la transparence de Dieu "tout en tous".

 

AMEN