VISAGE ET CONTEMPLATION
Ct 6, 11-12 ; Lc 8, 1-3
(8 octobre 2012)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Tes cheveux … tes joues …
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rères et sœurs, le Cantique des Cantiques que nous avons lu tous ces jours-ci va bientôt toucher à sa fin, du moins pour ce qui concerne le jeu d'approche et de séduction entre le Bien-Aimé et la Bien-Aimée. Le poème que nous lisons aujourd'hui est le répondant de celui que nous avons lu mercredi dernier : ce sont les moments ultimes de la séduction.
Nous avons lu l'autre fois que la séduction du Bien-Aimé était dans une sorte de "paraître". Il est riche, ses doigts sont comme des globules d'or, il porte des pierres précieuses, donc tous les signes extérieurs de la richesse, ce qui fait le Bien-Aimé, c'est qu'il s'impose par une sorte de supériorité un peu "brut de décoffrage". La séduction masculine dans le Cantique des Cantiques n'est pas toujours d'une finesse extraordinaire.
La séduction de la Bien-Aimée est d'un autre ordre. Elle est beaucoup plus fine et elle est assimilée d'abord à la séduction par le regard. C'est fondamental puisque ici on dit que la Bien-Aimée est belle comme Jérusalem, à cette époque-là qu'y avait-il de plus beau qu'une ville ? Mais surtout on dit qu'elle est redoutable comme des bataillons, on ne va pas rester sur la métaphore de la force. Pourquoi est-elle redoutable ? c'est parce que :"Détourne de moi tes regards car ils m'assaillent". La Bien-Aimée n'est pas d'abord séduisante dans l'apparat de tout ce qu'elle peut porter comme bijoux et parures, mais son grand atout, c'est le regard. La force du regard de la Bien-Aimée est irrésistible pour le Bien-Aimé.
S'ensuit une description du visage de la Bien-Aimée et c'est cela d'ailleurs qui est intéressant. Alors que le Bien-Aimé était décrit dans la totalité de son corps, la Bien-Aimée est essentiellement décrite sur le thème du visage. Ses cheveux sont comme un troupeau de chèvres, on imagine un troupeau serré qui descend sur les pentes de la montagne, tel des ondulations. Ses dents sont comme un troupeau de brebis, ses dents sont éclatantes. Ses joues sont comme des moitiés de grenades, ce qui était à cette époque-là le sommet de tout l'art du maquillage, il fallait que les joues ressortent bien rouges.
La description de la Bien-Aimée c'est l'insistance sur la description du visage et du regard. Dans tout cet éveil dans cette médiation de la puissance d'aimer, et sur l'attrait de la sensualité, même de l'érotisme, dans le féminin, ce qui est le plus fascinant, c'est le visage. C'est un progrès dans l'appréciation de la relation de l'homme et de la femme. Elle est tout entière dans son visage. C'est d'ailleurs la véritable raison pour laquelle les femmes musulmanes sont voilées, c'est parce que le visage est par définition le lieu de la séduction. Le visage féminin a quelque chose d'attirant, de troublant, de séduisant, au moins dans ces civilisations-là, c'est très significatif. Le visage dévoilé est déjà une opération de charme et de séduction.
Ce que la tradition des commentateurs en aura retenu, c'est que la Bien-Aimée a beau être au milieu de tout un harem de concubines et de courtisanes, le Bien-Aimé ne s'y trompe pas, c'est elle qui retient son attention. C'est le côté unique de l'élection de la Bien-Aimée.
Autre remarque, le visage est la manifestation de l'attention. C'est le lieu de l'émerveillement, donc la Bien-Aimée avec son regard qui a une sorte de force presque comme une armée et qui est à la hauteur de la profondeur et de la force de ce regard, est tout entière attention et contemplation. De ce point de vue-là le Cantique servira chez les grands mystiques, comme saint Bernard, de point de départ de la destinée contemplative de l'humanité. La Bien-Aimée, c'est l'humanité. Quelle est sa véritable destinée, son être véritable ? C'est d'être en état d'attention, d'émerveillement et de contemplation devant Dieu.
C'est assez extraordinaire de dire que la Bien-Aimée n'est pas tellement un visage que l'on regarde qu'un visage qui regarde. C'est toute la destinée de l'humanité sauvée par Dieu, vue par Dieu, elle est l'objet de la miséricorde et de la tendresse de Dieu, mais elle a un visage pour voir, contempler et pour s'émerveiller. C'est un des aspects qui va servir de levier dans la tradition mystique aussi bien en Orient qu'en Occident : la destinée ultime de l'homme c'est la contemplation. La contemplation ne concerne pas simplement les yeux, mais le visage tout entier qui est tendu, attentif, tourné vers l'objet. En hébreu le visage, la face, c'est le même mot que le verbe "se tourner vers". Quand dans les Psaumes on dit : "Montre-nous ta face ? " littéralement : tourne vers nous ta face, ta face est faite pour être tournée vers qui ? vers nous. C'est exactement la même chose pour la Bien-Aimée. Elle a un visage pour qu'il soit en totale réceptivité, accueil, émerveillement de Dieu qui vient à sa rencontre.
Frères et sœurs, à travers ce petit texte c'est toute une manière d'envisager l'itinéraire de la vie des croyants, notre visage de croyants est fait d'abord pour contempler la splendeur de Dieu et de son salut.
AMEN