ALLONS AUX CHAMPS !

Ct 7, 12-8, 4

(8 octobre 1984)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Saint Julien d'Olargues : Vigne en bourgeon 

N

ous avons besoin de ce regard illuminé par la présence du Christ pour pouvoir lire en toute lumière ce passage du Cantique des Cantiques. Il s'agit pratiquement de la fin du livre. Après ces longs dialogues, toutes ces péripéties entre le Bien-Aimé et la Bien-Aimée, le dialogue va se terminer par un appel très amoureux de la Bien-Aimée à celui qu'elle aime. C'est elle-même qui l'invite et qui lui dit : "Viens, mon Bien-Aimé, allons aux champs !" Et pourquoi aller dans les champs ? "C'est pour voir les vignobles, pour voir si la vigne bourgeonne, si les pampres fleurissent et si les grenadiers sont en fleurs."

       C'est bien effectivement la situation de l'Église dans ce temps qui est le nôtre. L'Église appelle sans cesse son Seigneur comme sa lumière, son Seigneur qui la prend par la main pour l'emmener voir la vigne et les grenadiers en fleurs, car vis-à-vis de son Église, le Seigneur est ce Bien-Aimé qui se promène, en toute liberté avec sa Bien-Aimée dans les champs et qui lui fait voir les premiers signes de la moisson et les premières promesses des fruits. Le sens de notre existence sur terre aujourd'hui c'est, guidés par le Bien-Aimé, d'avoir le regard assez lumineux et assez pur pour discerner, au milieu de ce monde les premiers signes du Royaume qui vient, du Royaume qui lève, du Royaume qui fait germer des fruits de vie éternelle.

      Et alors, le Bien-Aimé et la Bien-Aimée peuvent, à ce moment-là, commencer "à sentir le parfum des mandragores", c'est-à-dire des fruits de l'amour, et ensuite, ils peuvent ensemble "goûter tous les meilleurs fruits qui sont à nos portes" ! Vous remarquerez que les fruits ne sont pas encore à la pleine disposition de la Bien-Aimée. Ils sont seulement à la porte. Elle les a gardés pour son Bien-Aimé. C'est la différence avec Adam et Ève, au jardin, qui, eux, avaient mis la main sur les fruits et ne les avaient pas réservé pour le Bien-Aimé, le Christ qui devait venir le soir même pour se promener dans le jardin, pour aller voir avec eux si la vigne avait bourgeonné.

       Le sens mystérieux de l'Église c'est précisément qu'elle n'anticipe pas, elle ne veut pas goûter seule les fruits de l'amour, les fruits que Dieu lui veut donner. Au lieu de les goûter seule, comme l'ont fait Adam et Ève, maintenant, parce que son Époux est venu sur l'arbre de vie, pour être Lui-même le fruit nouveau de la nouvelle création, l'Épouse attend d'être totalement et pleinement dans les bras de son Époux pour goûter avec Lui la plénitude de cet amour qu'Il est venu lui apporter. Mais, au cœur même de cette patience de l'Épouse qui ne veut pas anticiper, dès maintenant, qui sait qu'elle ne peut goûter la joie de l'amour qu'avec son Époux, elle clame aussi son impatience.

       "Que ne m'es-Tu un frère allaité au sein de ma mère ? Te rencontrant dehors, je pourrais t'embrasser sans que les gens ne me méprisent." Cela c'est le cri de l'Église qui sait qu'aujourd'hui elle n'est pas encore prête, elle n'a pas encore cette consanguinité profonde avec son Seigneur. Elle sait que ce qui fait qu'elle n'est pas encore véritablement l'intime de son Seigneur, c'est tout le péché qu'elle porte en elle. L'Église sait qu'elle ne peut pas encore être totalement à son Époux car chacun de ses membres porte encore en lui ces traces du vieil homme. Et c'est pourquoi, à certains moments, les gens la méprisent. C'est parce qu'ils voient en elle ces traces de péché qui l'empêchent d'être tout entière comme elle le désirerait à son Bien-Aimé. Cependant elle n'a qu'une hâte, C'est de pouvoir un jour introduire le Bien-Aimé dans sa maison pour y entendre sa parole et son enseignement ce qui aurait pour conséquence que la Bien-Aimée lui fera boire "ce vin parfumé et cette liqueur de grenades" car dans la tradition orientale, je suppose ce sont les bien-aimées qui font boire les bien-aimés et non pas l'inverse.

       Et cette ivresse dont la Bien-Aimée veut combler son Bien-Aimé, c'est précisément la merveille de la grâce qui a opéré en elle. Le parfum et l'ivresse dont Dieu se réjouira dans l'éternité c'est qu'effectivement son Église aura reçu véritablement et pleinement la grâce et la lumière, et ce sera cela le parfum et l'ivresse de Dieu.

       En attendant, la Bien-Aimée est déjà toute proche de son Bien-Aimé, car "son bras gauche est sous ma tête, et sa droite m'étreint." Même si elle ne voit pas encore son Bien-Aimé dans la pleine lumière, elle en sent la présence, elle en ressent toute la proximité. Son Bien-Aimé la tient dans ses bras et c'est cela sa sécurité, sa force et sa foi. C'est pourquoi il ne s'agit pas de se réveiller pour l'instant, il s'agit d'attendre l'heure du bon plaisir, il s'agit d'attendre le moment où le Bien-Aimé accomplira dans son Épouse toute la beauté définitive dont Il veut la parer.

       Frères et sœurs, chaque jour, lorsque nous célébrons l'eucharistie, nous proclamons la mort et la résurrection de Jésus, jusqu'à ce qu'Il vienne. Notre manière d'être est à la fois celle de gens ensommeillés, car nous savons que nous sommes tenus dans les bras du Christ, mais notre attitude devrait être celle de ceux qui se réveillent du sommeil, en sachant que, de toute façon, ils ne sont pas encore assez comme des créatures appartenant totalement au Christ. Demandons que, chaque fois que nous recevons ce corps et ce sang, nous comprenions à quel point nous sommes aimés et à quelle promesse nous sommes appelés.

       AMEN