LA COURSE A L'AMOUR
Ct 2, 8-17
(19 septembre 2007)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

Vers le grand large …
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rères et soeurs, j'aurais voulu continuer l'introduction que le Frère Daniel vous proposait lundi sur la lecture continue du Cantique des Cantiques.
Il est très important de recentrer le Cantique des Cantiques sur sa lecture littéraire, c'est-à-dire l'amour entre un homme et une femme, et je signale en passant que Jésus rappelle lui-même dans l'évangile que nous venons d'entendre que je dois aimer Dieu et je dois aimer mon prochain. Par conséquent, la lecture littérale ou la lecture charnelle ne gênent en aucun cas la lecture transcendantale et la lecture divine, au contraire, nous pouvons découvrir à travers les relations humaines comment nous aimons aussi Dieu que nous ne voyons pas.
Je crois que c'est cela qui est au cœur même du Cantique des Cantiques. J'aurais voulu vous proposer une sorte de clé globale pour essayer de comprendre l'intérêt du Cantique des Cantiques et vous la proposer à partir d'un livre qui m'a beaucoup marqué, ce livre qui a été écrit par Nicole Jamet, intitulé : "Amour sexualité et tendresse". En fait, elle fait le constat comme psychanalyste mais aussi comme grande lectrice de la Bible, de la situation amoureuse et affective des couples dans la deuxième partie du vingtième siècle à travers toute une série d'œuvres littéraires. Elle va "scanner" des œuvres dont on peut quelquefois s'interroger de la valeur littéraire, mais du moins qui marquent la société d'aujourd'hui, et elle va les regrouper sous trois têtes de chapitre.
Le premier chapitre a pour but de montrer comment dans notre société l'amour a disparu de beaucoup de relations homme-femme, et que l'amour tout simplement a été réduit au charnel et au corps. C'est ce qu'elle fait comme lecture à travers le livre de Catherine Millet ou de Houellebecq, comment le sentiment disparaît au profit de la machine du sexe. Elle lit d'autres ouvrages, notamment, ceux de Camille Laurence, pour montrer qu'on peut aussi baser sa relation conjugale sur uniquement le sentiment. C'est ce qu'elle appelle la sexualité papillonnante où le seul désir que j'ai, est de provoquer le sentiment dans le cœur de l'autre, et quand ce sentiment n'est plus produit, je vais papillonner et chercher ailleurs.
Elle réfléchit sur une autre sphère de travail sur l'amour, c'est ce qu'elle appelle la sexualité totalisante. C'est quelque chose de plus classique, c'est comment à travers l'amour que j'éprouve pour quelqu'un d'autre, je le totalise et il devient ma chose. Elle fait ce travail à travers un des plus grands romans du vingtième siècle, qui est "Belle du Seigneur" d'Albert Cohen, et elle en arrive au Cantique des Cantiques. Elle veut proposer une lecture du Cantique des Cantiques pour montrer qu'il est tout à fait possible de relier ensemble à la fois l'amour, la sexualité et la tendresse. Elle propose pour cela tout un parcours sur le Cantique des Cantiques qui me semble assez intéressant. C'est vrai que nous avons tellement l'habitude de lire certains passages que nous n'allons pas toujours avoir le processus et la manière dont le cœur de la Bien-Aimée et du Bien-Aimé changent au fur et à mesure dans le Cantique des Cantiques.
En fait le problème du Cantique des Cantiques c'est, au départ, la Bien-Aimée qui a besoin d'être rassurée. Elle est en fait comme beaucoup d'entre nous, nous avons aussi besoin d'être rassurés, c'est-à-dire que lorsqu'on dit : j'ai besoin d'être aimé, je désire aimer et être aimé, souvent derrière se cache cette réalité de vouloir être rassuré. Elle a besoin d'être rassurée parce qu'elle n'est pas bien aimée, elle a été un peu jetée par ses frères, elle est dehors, elle vit dans le danger, et elle a envie de rencontrer quelqu'un qui va la rassurer. C'est ce que fait le Bien-Aimé quand il lui dit : "Que tu es belle ma Bien-Aimée, que tu es belle, tes yeux sont des colombes" (Cantique des Cantiques 1). Mais il faut reconnaître qu'être rassuré ne suffit pas. Car la personne peut un jour, vouloir s'en aller.
C'est ce qui va se passer dans le chapitre suivant, la Bien-Aimée va être prise dans cette problématique d'être rassurée en même temps du fait que le Bien-Aimé lui va risquer de partir. C'est le désir de possession que l'on rencontre dans le chapitre deuxième, quand elle dit : "C'est mon Bien-Aimé parmi les jeunes hommes". En fait, il m'appartient, il est à moi. "N'éveillez pas, ne réveillez pas mon amour". C'est ce désir de possession qui va habiter le cœur de la Bien-Aimée. On le voit de manière encore plus claire au chapitre troisième : "J'ai trouvé celui que mon cœur aime, je l'ai saisi et je ne lâcherai pas". L'amour n'est vu que comme un désir de possession de l'autre parce qu'il est là pour nous rassurer. Le fiancé au départ va accepter de se laisser posséder, c'est la griserie que l'on découvre dans le chapitre quatrième : "Ma sœur, ma fiancée, tu me fais perdre le sens". Le fiancé perd les sens, mais en même temps la Bien-Aimée elle, reste totalement mystérieuse et complètement fermée vis-à-vis de son Bien-Aimé. C'est ce que l'on voit quelques passages plus loin quand le Bien-Aimé dit : "Elle est un jardin bien clos".
C'est vraiment une relation qui n'est pas du tout à double sens. Une première ouverture se fait quand la Bien-Aimée dit : "Que mon Bien-Aimé entre dans son jardin". Elle accepte quand même à un moment donné qu'une partie de sa personnalité et de son mystère puise s'ouvrir pour son Bien-Aimé.
On arrive ensuite au moment de la crise : on découvre que rien n'est acquis dans la durée. C'est l'aventure. La Bien-Aimée découvre que son Bien-Aimé ne veut pas être sa chose, et qu'il s'enfuit. C'est le passage que l'on connaît dans le chapitre cinquième le Bien-Aimé veut entrer, et la Bien-Aimée fait un peu sa chochotte et dit : "je ne veux pas que tu rentres, j'ai ôté ma tunique, comment la remettrai-je, j'ai lavé mes pieds, comment les salirai-je ?" Autrement dit, toi tu fais des efforts, tu es là pour me rassurer, pour m'aimer, mais moi, surtout ne me demande rien en retour. Cela énerve le fiancé qui s'en va et qui la quitte. Evidemment, elle arrive pour ouvrir la porte : "J'ai ouvert à mon Bien-Aimé, mais tournant le dos, il avait disparu". On peut comprendre qu'il ait eu envie de partir après ce genre de situation.
C'est là que la Bien-Aimée va vivre l'amour autrement. Elle va être seule et va souffrir pour essayer de retrouver celui qu'elle aime. C'est là que se situe un renversement : à la fin de cette course, elle va dire : "Je suis à mon Bien-Aimé et mon Bien-Aimé est à moi". On va rentrer enfin dans une réciprocité. Mon Bien-Aimé n'est pas là uniquement pour me faire chaud au cœur, me rassurer, payer le loyer de l'appartement, il y a une réciprocité. Lui aussi a un désir vis-à-vis de la Bien-Aimée.
On arrive à la célébration de la découverte de l'autre comme étant quelqu'un d'unique, c'est à la fin du chapitre septième quand elle va redire : "Je suis à mon Bien-Aimé et vers moi se porte son désir". Il y a vraiment un attrait exercé par l'autre et qui est réciproque. Cet attrait réciproque va être scellé, c'est le mot qui convient, dans le chapitre huitième quand la Bien-Aimée va lui dire : "Mets-moi comme un sceau sur ton cœur". C'est le sceau de l'Alliance de cette réciprocité.
Frères et sœurs, je crois ce grand texte qui effectivement est un hymne à l'amour, mais vous l'avez bien compris, ce n'est pas l'hymne à l'amour tel que certain auteurs peuvent le dire en imaginant que la sexualité n'est uniquement qu'une machine à jouir, que l'amour n'est pas uniquement la poursuite d'un sentiment vague et instable, car nous savons tous que c'est vague et instable, que l'amour n'est pas non plus totalisant dans le sens où je cherche à enfermer l'autre dans ce que je veux qu'il soit, mais que l'amour c'est véritablement une aventure au cours de laquelle je risque de tout perdre, mais peut-être aussi de retrouver l'autre.
Frères et sœurs, cette peinture entre le Bien-Aimé et la Bien-Aimée, on le comprend maintenant, on peut la lire dans une vie spirituelle, une relation de l'homme avec Dieu, non pas parce qu'il faut bien aller dans l'allégorie parce que la vision littéraire n'est pas très morale et correcte donc il faut la balayer, mis au contraire en découvrant que le cœur même de la manière dont nous nous aimons les uns les autres, nous pouvons découvrir comment nous aimons Dieu.
Je crois que ce livre du Cantique des Cantiques fait partie de ce qu'on pourrait appeler un "canon" de textes dans lequel on pourrait réunir non seulement le Cantique des Cantiques mais aussi en contrepoint la Genèse, avec le péché originel, et le fameux texte de saint Paul dans l'épître aux Éphésiens dans lequel il parle justement des deux plans, celui de la Bien-Aimé et du Bien-Aimé, comment la Bien-Aimée doit se soumettre (mais c'est une autre affaire), à son Bien-Aimé, et comment le Bien-Aimé doit être prêt à mourir pour elle.
Frères et soeurs, que ce Cantique des Cantiques soit pour nous au cours des jours qui vont suivre, l'occasion de faire le point sur notre vie spirituelle, sur notre relation à Dieu, pour découvrir que bien souvent, nous sommes comme la Bien-Aimée, que nous avons une relation d'idolâtre vis-à-vis de Dieu, c'est-à-dire que nous voulons le posséder, le manipuler, l'utiliser pour nous-mêmes, et non pas le laisser agir, pétrir et ouvrir notre cœur à cet amour qu'il veut pour nous.
AMEN