LA CANTATE DE L'AMOUR

Ct 1, 1-8

(17 septembre 2007)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Les amoureux sont seuls au monde !  

F

rères et sœurs, vous l'avez sans doute remarqué, parce que ce texte ne passe pas inaperçu, nous avons commencé aujourd'hui la lecture du Cantique des Cantiques. Il y aurait déjà tout un sermon à faire pour dire à quel point ce texte qui, n'en doutez pas, est révélé, fait partie de la Bible, fait partie de la Parole de Dieu, à quel point ce texte a embarrassé les commentateurs. 

Le sujet est assez marqué, et déjà dans l'Antiquité, même avant le Nouveau Testament, les auteurs juifs étaient très embarrassés pour savoir si vraiment cela faisait partie du patrimoine de l'Écriture. Il y avait des rabbins qui étaient formellement contre le fait qu'on puisse lire le Cantique des Cantiques. Quant aux Pères de l'Église, un certain nombre ont admis d'emblée que le Cantique des Cantiques soit véritablement de l'Écriture, le moins qu'on puisse dire c'est qu'ils ont cherché tous les détours pour essayer de contourner le sens littéral qui les gênaient quand même un peu. 

       C'est vrai qu'il y a de grands génies de l'exégèse de la tradition patristique qui ont commenté le Cantique des Cantiques, mais j'imagine à certains moments saint Bernard essayant d'expliquer à ses moines cisterciens un certain nombre de passages sur la morphologie de la Bien Aimée, cela devait quand même un peu chahuter dans les rangs, et ce n'était pas si facile. Des exégètes modernes ont essayé de dire que ce Cantique des Cantiques était sans doute une description géographique de la Palestine ! Je laisse aux auteurs le soin d'une telle exégèse, je ne sais pas si c'est la configuration de la Bien Aimée qui effectivement donnait du relief à la thèse, mais c'est complètement à côté du sujet. 

       En fait, ce sont bel et bien, des poèmes d'amour, et ce sont même des poèmes érotiques, il faut le dire. C'est la seule fois dans la révélation qu'on se trouve devant un texte pareil, mais il faut essayer d'en comprendre la raison. Donc, le Cantique des Cantiques, c'est une collection assez homogène, ce n'est pas fait de bric et de broc, de poèmes érotiques qui racontent ce qui est le thème de l'Eros dans toutes les civilisations, mais là, développé d'une certaine manière, l'amour d'un jeune homme et d'une jeune fille. C'est raconté dans un cadre qui est voulu de façon idyllique, c'est un jardin, une oasis, un paysage très beau du Proche-Orient qui sert de cadre à l'amour d'un berger et de sa bergère. On l'appelle généralement : la Bien-Aimée, le Bien-Aimé, c'est ce qu'on voit dans la Bible de Jérusalem. En réalité, il faut savoir que les attributions de parole sont le fait des exégètes et des traducteurs modernes. On n'en sait rien, mais c'est parfois tellement embarrassant pour savoir qui parle, que finalement, on a ajoute : le chœur, comme s'il y avait une troupe de jeunes gens ou de jeunes filles qui, comme dans la tragédie ancienne, se donnaient la répartie devant le berger et la bergère. C'est cela qui est caractéristique, cette collection qui n'est pas toujours cohérente, parce que les poèmes, comme les poèmes d'Eluard ou de Max Jacob, ne sont pas toujours enchaînés les uns par rapport aux autres, là, c'est exactement la même chose. 

       Ce sont sans doute des poèmes anciens, ils ne sont pas écrits dans les années 200 avant Jésus-Christ. A cette époque-là je crois qu'on était déjà devenu beaucoup trop prude, trop prudent pour composer des poèmes pareils. Donc, ce sont des poèmes anciens. Certains disent que c'est l'activité de certains poètes à la cour du roi Salomon, c'est à cause de cela qu'on aurait dit par la suite que c'était l'amour de Salomon et d'une Sulamite, peut-être même des poèmes d'amour entre Salomon et la reine de Saba. Mais là on commence à être dans le roman de gare ! 

       Qu'est- ce que cela veut dire ? On comprend les réticences des autorités juives à admettre ce texte dans le corpus de l'Écriture pour une raison très simple. Cet ensemble de poèmes représente un retournement assez radical dans la conception de l'amour humain. Dans l'Israël ancien, avant l'exil, donc les années de mille à six cents environ, les siècles où les juifs étaient vraiment implantés sur leur terre, tout ce qui tournait autour de l'amour était essentiellement centré autour d'une sorte de culte de la vitalité et de la fécondité. Les grands cultes dominants à l'époque et vers lesquels les israélites regardaient parfois avec beaucoup de complaisance et beaucoup d'attraits, c'étaient les cultes de Baal, dont l'emblème était un taureau (pas besoin de commentaires), et les cultes d'Astarté dont on a retrouvé encore certaines idoles, c'est une femme nue, qui maîtrise des serpents, qui est souvent avec un ventre très ballonné pour symboliser la fécondité. Autrement dit, la vision de la relation amoureuse est quand même vue essentiellement comme le déploiement d'une force vitale. 

       C'est très curieux, parce que vous le remarquerez, dans le poème du Cantique des Cantiques, cela ne se termine pas par : ils vécurent heureux et ils eurent beaucoup d'enfants. Cela ne vise pas la constitution d'une famille, mais cela vise explicitement la relation du jeune homme et de la jeune fille. Or, c'est cela qui est intéressant. En Israël, c'est le moment où la poésie amoureuse (ce n'est pas encore exactement la poésie courtoise de Chrestien de Troyes), mais cet essor de la poésie amoureuse montre que l'amour se focalise sur la relation personnelle. Ce n'est plus simplement le problème d'une force vitale qui vous traverse, vous transperce, vous entraîne, qui est plus forte que vous, ce qui était l'ensemble des représentations du monde ancien, en tout cas du monde cananéen, mais ici on passe d'une conception vitaliste de l'amour basé sur une sorte de violence passionnelle à une conception beaucoup plus personnalisée, interpersonnelle de la relation amoureuse. C'est cela la transformation des mentalités. 

       Il est important de le comprendre, parce que c'est seulement à cause de cette transformation qu'ensuite ce texte dans son sens littéral peut être transposé pour le Christ et l'Église, le Christ et l'âme, la relation de charité, etc … et tous les développements théologiques que ce texte subira par ailleurs.Sur le moment même, c'est une sorte de transformation à l'intérieur même de la conscience du peuple d'Israël, que l'amour humain n'est pas simplement cette force de violence et de passion qui traverse les individus, mais c'est le lieu même de l'épanouissement et de l'approfondissement de la relation personnelle. 

       C'est quand même un très grand progrès dans l'histoire de l'humanité, et en grande partie, on le doit à la tradition biblique. 

 

       AMEN