LE CHRIST ÉPOUX DE L'ÉGLISE
Ct 2, 8-17
(19 septembre 1984)
Homélie du Frère Michel-Pierre MORIN
|
N |
ous continuons le commentaire du Cantique des Cantiques. Il y a deux jours, il vous a été suggéré de comparer les personnages de ce texte, ce fiancé et cette fiancée dans leur recherche mutuelle, dans leur estime, dans leur admiration et leur affection, à la double démarche de Dieu vers chacun d'entre nous et de nous vers Dieu, comme si le fondement même du désir de Dieu c'était de créer avec nous cette relation amoureuse dans la perfection, dans la sainteté, dans la justice, dans l'admiration réciproque. Hier on vous a suggéré que c'était aussi ce chant de l'amour conjugal et la théologie du mariage puise dans ce texte beaucoup de ses éléments et de ses développements. Même si ce texte n'est pas explicitement spirituel, il fait partie de la Bible donc de la révélation parce que l'amour, même s'il est uniquement humain, a toujours sa source en Dieu et soit conduire vers Dieu qui est source de tout amour.
Aujourd'hui, je voudrais vous suggérer un troisième développement, une troisième dimension de ce texte, c'est son aspect ecclésial. Nous le savons, le Christ s'est désigné comme l'Époux et Il a voulu appeler l'Église, cette immense partie de l'humanité qu'Il est venu sauver, comme son Épouse. Je voudrais souligner deux aspects de cette réalité de l'Église comme Épouse du Christ.
Pour le premier point, je vais utiliser quelques commentaires de saint Jean Chrysostome, non pas sur le Cantique des Cantiques car il ne l'a pas prêché, mais sur d'autres textes et vous allez voir que ces épousailles du Christ, entre Lui et l'Église, ont des aspects quelque peu différents de nos noces humaines, même de nos noces chrétiennes.
Voici d'abord quelques passages de saint Jean Chrysostome sur l'état de l'Église lorsque le Christ l'a trouvée, lorsqu'il est venu célébrer ses noces sur la croix. "Voyons, serait-ce la beauté de l'épouse ou bien sa vertu qui a captivé l'Époux ? - Nous ne pouvons pas le dire car ce qui suit ne dissimule ni sa difformité ni son impureté. Etant donc entré dans son séjour (c'est-à-dire dans son Incarnation, là où vit son épouse, l'Église, l'humanité) le Christ l'a trouvée sale, souillée, nue, ensanglantée, Elle était donc impure, laide, vile et repoussante Voulez-vous savoir jusqu'au allait cette difformité ? Écoutez Paul qui vous dit : "Vous étiez autrefois ténèbres", vous voyez si elle était noire, quoi de plus noir que les ténèbres ? Voyez maintenant son impudence, vivant dans la méchanceté et l'envie, et encore son impureté, indocile, insensée. Que dis-je ? Elle était folle, elle blasphémait. Dire qu'elle a été purifiée, n'est-ce pas déclarer qu'elle était impure et non d'une impureté ordinaire, mais au dernier point, couverte de fumée et de poussière, de boue et de sang, de toutes les souillures enfin qui peuvent se trouver dans la nature humaine."
On ne peut pas dire que le Christ a épousé la plus belle femme du monde. On ne peut pas dire que le Christ a épousé l'Église à cause de sa beauté, à cause de son charme ou de ses pouvoirs de séduction, ce que nous faisons nous, dans les noces humaines, et c'est bien normal. Mais le Christ a fait quelque chose de beaucoup plus profond : Il a épousé la femme la plus laide, c'est-à-dire cette humanité qui était enlaidie par son péché, enténébrée dans ses divisions, qui portait sur son visage toutes les marques des ténèbres, toutes les blessures de la haine. Et c'est cette femme, cette humanité qu'Il est venu épouser. Il a aimé cette Église, Il a aimé notre Église, Il a aimé ce que nous sommes, non à cause de notre beauté ou de notre charme, mais à cause de notre péché et de notre laideur.
Et non seulement Il a épousé cette femme laide et difforme qu'est l'humanité dans son péché, mais Il l'a rendue jeune, Il l'a rendue belle et Il l'a rendue parfaite Il ne s'est pas contenté de donner à cette épouse son bonheur à Lui, Il l'a transformée Il l'a transfigurée "à son image et à sa ressemblance". Il lui a donné non seulement son amour, mais son propre être, sa vie, sa propre beauté, sa propre sainteté, son propre charme d'époux. Et cela nous est suggéré dans le Cantique des Cantiques car dans ce chant d'amour, il s'agit d'un amour parfait. A aucun endroit du texte il n'est question de péché ou de limite ou d'une beauté qui ne serait pas parfaite. Ce Cantique c'est le cantique de l'amour parfait. C'est le Cantique où l'épouse est déjà non seulement à la recherche de son époux mais elle l'a enfin trouvé et cet Époux, ce fiancé a accompli de façon totale et définitive les noces d'un amour parfait. C'est une fiancée qui a toutes les qualités, et c'est un fiancé qui n'a aucun défaut.
C'est pour cela que ce Cantique des Cantiques soulève un deuxième aspect : c'est une méditation, une proclamation de l'Église, non pas simplement, non pas d'abord dans le temps où elle n'est pas encore totalement purifiée, c'est le temps où nous vivons, où notre beauté spirituelle n'est pas encore totalement acquise parce que nous retournons toujours dans notre péché, mais ce Cantique des Cantiques s'applique à l'Église éternelle, au mystère de l'Église lorsqu'elle sera totalement entrée dans le mystère complet des noces, lorsqu'elle sera totalement passée par le creuset de l'amour de Dieu qui est sa mort et sa résurrection. En lisant le Cantique des Cantiques, nous contemplons l'Église, telle que le Christ la désire "pour le temps et l'éternité." Nous contemplons l'Église dans sa beauté parfaite, dans sa beauté éternelle, dans ce que le Christ veut qu'elle devienne. Et c'est pour nous une source de joie de savoir que ce fiancé qui nous recherche, que cet Époux qui a commencé à épouser l'Église dans sa mort et sa résurrection pour la purifier, ne cesse de courir après elle, ne cesse de l'accueillir, ne cesse de la chercher, jusqu'au jour où tous ses membres, c'est-à-dire tous les hommes, seront rassemblés dans un corps unique qui sera le corps du Christ totalement parfait, totalement achevé, totalement revêtu de sa beauté, de ses charmes, de sa joie, de sa séduction parce que totalement et définitivement purifié.
Ainsi, ce Cantique des Cantiques, nous le chantons aujourd'hui parce que nous chantons notre avenir, nous chantons notre espérance, nous chantons ce que le Christ veut faire de nous : une Église sainte, immaculée, pure, sans tache, à son image et à sa ressemblance. C'est pour cela qu'Il est venu. Il est venu pour transformer, Il est venu pour transfigurer cette humanité comme une épouse enlaidie, comme une épouse ténébreuse, comme une épouse blessée, pour en faire cette jeune fiancée parfaite du Cantique des Cantiques. Ce qui fait que, dès aujourd'hui, non seulement nous devons contempler cette gloire qui nous est réservée dans le visage du Christ, dans la Pâque éternelle, mais nous devons laisser réfléchir notre propre cœur et le cœur de l'Église tout entier, pour que ce cœur réfléchisse vraiment cette gloire qui nous est destinée, et que, de contemplation en contemplation, en regardant et en admirant, et en nous laissant séduire par le visage de l'Époux, nous puissions, nous aussi, réfléchir sa gloire, réfléchir sa beauté, réfléchir son charme, et ainsi, être transfigurés par cet amour du Christ pour nous, par ce don qu'Il nous a fait dans sa mort et dans sa résurrection.
Cela c'est le mystère profond de l'Église, beaucoup plus profond que son apparence, que son institution ou que le visage des chrétiens eux-mêmes, visage, institution, apparences encore marqués, encore blessés par le péché. Nous savons que cela peut détourner des hommes qui cherchent Dieu. Les hommes qui cherchent l'Époux peuvent être détournés par le visage encore imparfait et pécheur de l'Épouse. Mais, en sachant ce à quoi nous sommes destinés, nous devons vouloir réfléchir le plus parfaitement possible cet amour que le Christ nous a donné, cet amour par lequel Il ne cesse de purifier, de sanctifier et de rajeunir son Épouse qui est son Église aujourd'hui.
AMEN