MÊME LA JEUNESSE EST VANITÉ

Qo 11, 7-10 ; Mt 13, 1-17

(21 juillet 2009)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

F

rères et sœurs, nous méditions l'autre jour sur l'aspect sans doute le plus dramatique et le plus fondamental de la pensée de Qohélet : le monde est environné de mort. C'est le constat qui est au démarrage de toutes les quêtes des sagesses, car contrairement à ce que l'on pense, les sagesses humaines dans les grandes traditions de l'humanité sont nées à partir du moment où l'homme n'a plus tout à fait mangé la vie à belles dents. C'est une chose de vivre dans le feu de l'action, de lutter pour vivre tous les jours, et c'est une autre choses tout à coup de prendre une sorte de recul en se disant : où tout cela mène-t-il ? C'est le premier réflexe de la sagesse et c'est pour cela qu'il y a des gens qui sont très allergiques à la réflexion et à la sagesse, parce qu'ils ont l'impression que c'est toujours une sorte de blocage, d'arrêt, qu'on est mis en face du problème de la mort, et que par définition, avec nos forces humaines, on n'en sort pas puisque du moins en apparence, c'est toujours elle qui est la gagnante.

       Ici, Qohélet qui ne fait pas les choses à moitié, continue sa méditation sur la mort sous un biais qui pourrait être encore plus actuel de nos jours qu'on ne le pense. C'est le problème de la jeunesse et de l'avenir. En fait, comme beaucoup de sages de l'époque, Qohélet pense que la jeunesse est une sorte de leurre. Comme vous l'avez entendu, c'est sans illusion : "Réjouis-toi jeune homme dans ta jeunesse, sois heureux au jour de ton adolescence", c'est-à-dire au moment où tu es en train de parvenir à l'épanouissement de ta vie humaine et où, comme on le dit aujourd'hui, tu t'éclates, "suis les voies de ton cœur et les désirs de tes yeux", c'est tout un programme, "mais sache que sur tout cela, Dieu te fera venir en jugement. Mais la jeunesse et l'âge des cheveux noirs sont vanité". Évidemment, on a l'impression qu'il casse la baraque, qu'il méprise tout, puisque même la jeunesse qui était si prisée dans la sagesse grecque, ici ne trouve pas grâce aux yeux de Qohélet, la jeunesse c'est aussi de la vanité.

       Il faut comprendre de façon plus subtile la pensée de Qohélet. En fait, ce qu'il veut dire très précisément, c'est de la vanité parce que tu ne peux rien garantir à partir de ta jeunesse. Tu ne sais pas ce que sera la suite de ta vie. Tu penses que tu as un bel avenir parce que tu jouis de tes forces, parce que tu es en pleine forme, mais en réalité, tu ne sais absolument pas de quoi demain sera fait. Ici, Qohélet renvoie à cet aspect que nous avons du mal à avaler, le fait que nous ne maîtrisons pas notre avenir. Notre avenir ne nous appartient pas, nous avons beau essayer de faire tout pour tirer des assurances, des certitudes sur la construction de notre avenir, mais en réalité, nous n'y pouvons rien.

       Je voudrais terminer par cette petite note un peu critique, je crois que Qohélet devrait nous mettre en garde contre ce qui est aujourd'hui le culte de la jeunesse. Un psychanalyste l'a dit dans une société européenne qu'il a appelée adolescentrique ! c'est-à-dire centrée sur l'adolescence. On n'imagine pas le nombre de moyens, de signes, d'expressions qui sont mis au service d'une sorte de culture de la jeunesse pour la jeunesse. Le prototype ce sont les devantures des pharmacies. Maintenant vous ne pouvez plus regarder une devanture de pharmacie, illustration à l'appui, sans que vous voyiez immédiatement que le seul capital à préserver, et le pharmacien va vous y aider puissamment, c'est votre jeunesse. Ce sont évidemment des marchands de fumée et d'illusions, parce qu'on a beau faire et beau dire, la peau n'est pas indéfiniment élastique, les rides arrivent, les cheveux, ça tombe, ça grisonne, etc … On a beau essayer et quand on y regarde de près, et qu'on voit un peu la manière dont on gère dans la vie courante les soins de beauté, les soins du corps, de l'hygiène au sens élargi du terme, car il ne s'agit pas seulement de lutter contre les microbes, on est un peu fasciné par le fait qu'effectivement, nous sommes dans un monde qui ne veut pas s'avouer vieillissant. Donc, il ne veut pas reconnaître sa vanité. Là, Qohélet met le doigt sur une réalité terrible, nous n'acceptons pas ce lent travail qui petit à petit, manifeste que nous sommes livrés à l'usure, au vieillissement et finalement à la confrontation avec la mort.

       Cette réflexion de Qohélet qui dit au jeune homme ; tu es jeune, profites-en, éclate-toi, vis ta vie, mais en même temps, sache que cela aboutit d'une part à la vanité parce que tes cheveux noirs si beau, si bien ondulés, cela ne durera pas éternellement, et finalement, tout cela se termine devant le jugement de Dieu. On en a fait parfois une sorte de prédication de la terreur et de la peur du jugement, mais Qohélet dit cela très tranquillement. Il dit : constatez ! Constatez que la lutte des produits de beauté pour se maintenir jeune c'est finalement très limité.

       Je crois que cela peut nous donner une sorte de regard un peu plus distant et plus humoristique sur la vie et sur nos comportements les plus quotidiens et les plus simples. Il faut accepter que nous n'aurons pas tout le temps vingt ans. D'ailleurs, il y a eu une chanson qui disait cela et on l'a presque oubliée !

 

       AMEN