FACE À LA MORT … LE GOÛT DU BONHEUR !

Qo 9, 4 b- 9 ; Mt 12, 9-21

(17 juillet 2009)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

U

n chien vivant vaut mieux qu'un lion mort !" Cette phrase de l'Ecclésiaste est sans doute une des clés pour le comprendre. En effet, le grand ennemi de l'Ecclésiaste, c'est la mort. C'est pour cela que l'Ecclésiaste est un texte extrêmement moderne que nous aimons lire, parce que c'est le constat de cette présence permanente, menaçante de la mort sur notre vie. Vous avez déjà remarqué, et c'est une chose sur laquelle les philosophes modernes n'ont pas dit beaucoup de choses plus nouvelles que Qohélet, la mort n'est pas une chose qu'on voit, ce n'est pas une chose qu'on perçoit. La mort, certains philosophes en ont dit que c'était un horizon. C'est comme une sorte de contexte, un ensemble, quelque chose qui pèse sur nous. C'est une menace. Précisément parce qu'on ne peut pas se la représenter, sauf avec les représentations très naïves de ce squelette habillé d'une cape noire et qui se trimballe avec une faux, comme on le voit dans le film de Bergman, le Septième sceau, mais si la mort normalement n'est pas visible, elle est partout présente. Je dirais que la mort est la première manifestation de l'invisible comme présente dans notre existence. Ce que nous voyons, c'est par exemple des personnes mortes, décédées, nous voyons des personnes accidentées, comme on le voit dans les images télévisées qui nous deviennent familières. Mais la mort elle-même, la réalité même dans laquelle on tombe au moment même où l'on meurt, on ne le voit pas.

       Or, pour Qohélet, c'est un grand point d'interrogation. Pourquoi y a-t-il la mort ? D'un bout à l'autre de tout le récit de ce beau poème qui, au fond est une méditation poétique et philosophique sur l'existence humaine, on s'aperçoit que la réalité qui est sans cesse visée, c'est la mort. On dira, évidemment, ce n'est pas très drôle parce qu'il dit que lorsqu'on est dans la mort, il n'y a plus rien, c'est le néant. Là encore, Qohélet est un peu le précurseur de nos philosophes modernes.

       Oui, mais ! Il y a une chose que Qohélet met en face de la mort, et qui est très importante. Que met-il face à la mort ? pas exactement la vie, parce qu'immédiatement après avoir dit le proverbe : "un chien vivant vaut mieux qu'un lion mort", il raconte  : "En tout temps, porte des habits blancs, mange avec joie ton pain, bois de bon cœur ton vin, prends la vie avec la femme que tu aimes tous les jours de vanité que Dieu donne sous le soleil". En réalité le véritable opposant, le déni de la mort, c'est le bonheur. Et cela, la plupart des modernes ne le comprennent pas. Je pense que là, Qohélet est presque déjà chrétien il dit : c'est vrai, je ne peux pas nier la réalité de la mort, elle est là, partout présente. Normalement, comme le disent les jeunes aujourd'hui, cela devrait nous pourrir la vie ! Or, Qohélet dit : Non, malgré la menace de la mort, le bonheur existe quand même. Vous me direz :  oui, maigre consolation, résistance, on essaie de faire bonne figure, on prend la vie du bon côté, mais cela ne change rien à la mort.

       Certes, c'est bien ce que Qohélet pense : le fait de bien goûter le bonheur ne retire pas la mort. Cependant, le fait de goûter le bonheur est si essentiel que c'est la seule recommandation qu'il donne. Personnellement, je trouve cela très beau et cela me rappelle (ce n'est pas que je veuille citer les grands auteurs cardinaux pour me faire bien voir, ce n'est pas du tout mon style), cela me rappelle une interview du Cardinal Christoph Schönborn il y a quelques temps. On lui a dit qu'il faudrait que les gens pensent à un avenir à long terme (ils voulaient parler de l'éternité), il faudrait que les gens réalisent qu'ils ont un goût du bonheur qui ne peut se satisfaire que dans l'au-delà. Le journaliste lui disait : alors, ceux qui ne croient pas à l'au-delà, ils sont perdus ? Et le cardinal répond d'une façon très astucieuse : "Un auteur anglais, Chesterton a dit un jour que pour lui le sommet du bonheur, c'était d'être assis à une table, et de boire un bon verre de bière. Et le cardinal conclut : je crois que tout le monde peut avoir ce sens-là du bonheur !" A certains moments, s'arrêter et goûter simplement la vie.

       Je crois que les chrétiens qui n'ont pas le goût et le sens du bonheur ne sont pas vraiment chrétiens, car pour être chrétien, il faut voir le goût du bonheur. C'est simple. Comment voulez-vous imaginer que Dieu puisse nous rendre un jour heureux dans l'éternité si nous n'avons pas le goût du bonheur maintenant ? Ce serait une théologie de castra ! on ne peut pas imaginer ce que peut être le bonheur  si on ne l'a pas goûté. C'est ce que veut dire exactement Qohélet. Il n'a pas du tout un  horizon théologique disant que Dieu va le récompenser, lui donner le bonheur, etc … ce n'est pas son problème. Mais il est là devant une situation qui n'est d'ailleurs si facile à comprendre et il dit simplement face à la menace qui environne de partout sa vie, qu'il n'y a qu'une chose qui tient, c'est le sens et le goût du bonheur.

       Je crois que nous devrions, les chrétiens aujourd'hui, être ceux qui ont d'abord ce sens et ce goût du bonheur. Le goût du bonheur ne devient véritablement dévoyé et pervers que lorsque ce goût du bonheur est tellement immodéré qu'il cherche à détruire non seulement les autres, mais également soi-même. Mais quand c'est un vrai goût du bonheur, c'est le moment que l'on passe avec des amis, dans la paix, dans la joie de discuter, de parler de choses profondes ensemble, dans la joie d'échanger des bonnes choses à table, de s'émerveiller ensemble de choses très belles, de la musique, de la peinture, un beau roman, de partager sur tout cela, c'est cela le goût du bonheur. Ce que dit Qohélet c'est très simple : il pourra toujours y avoir la mort, mais le bonheur ne disparaîtra pas et cela tiendra. Il ne sait pas comment. Il n'a pas encore la révélation chrétienne, il ne connaît pas la résurrection, mais pour lui, ce goût et ce sens du bonheur c'est le pilier de sa réflexion.

       C'est pour cela que le livre de Qohélet est non seulement pour nous, mais pour tous les hommes de bonne volonté, une espèce de thérapie du bonheur, et c'est cela que nous avons aujourd'hui à cultiver malgré la mort et le malheur qui nous environnent. Tant qu'on sait goûter le bonheur, tout n'est pas perdu !

 

       AMEN