UNE QUESTION GRAVE BIEN ACTUELLE
Qo 8, 7-8 + 10-14 ; Mt 12, 1-8
(14 juillet 2009)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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rères et sœurs, la lecture courante du livre de Qohélet nous a amené aujourd'hui à un point crucial de la méditation de Qohélet. Vous l'avez remarqué, au début, sa méditation prend un tour un peu ironique, un peu cynique, sans doute un pastiche des philosophies grecques qui commençaient à faire école dans Jérusalem à l'époque. On se disait : tout est vanité, au sens le plus banal du terme, tout passe, cela ne dure pas.
C'est un peu dans ce sens que Qohélet commence par ce très beau poème : il y a un temps pour tout, un temps pour jeter des pierres, pour ramasser des pierres … tout arrive dans le monde, mais tout est possible parce qu'en réalité, tout passe. Ce n'est pas un regard très consolant ni très heureux sur la vie et sur le monde, et c'est pour cela qu'on a fait de Qohélet ce sage désabusé, au bord des larmes à tout instant, en voyant un peu comme certains philosophes grecs, le devenir, le monde, toutes choses, les événements l'histoire, s'écouler et se perdre dans une sorte d'inconsistance puisque ce qu'on traduit par vanité, c'est ce qui veut dire : brouillard. Tout est brouillard.
Jusque-là, c'est triste mais ce n'est pas grave. Que le monde passe, déjà pour la théologie des juifs, plus encore peut-être pour la théologie des chrétiens, cela fait partie de ce sens de la fragilité du monde, de la création, de l'existence humaine, de la mortalité de l'homme. Bref, tous les thèmes qui nous sont plus que jamais familiers aujourd'hui.
Mais vous l'avez remarqué, aujourd'hui, c'est plus grave parce que cela pose une question autrement plus difficile à envisager et à résoudre. De quoi s'agit-il ? Qohélet dit : comment se fait-il que la vie des méchants, vraiment ceux qui font le mal, puisse apparaître comme un bien, qu'il y ait des hommes qui font le mal et qui donnent le change ? Ils font le mal et pourtant tout le monde les flatte et les adule, ils sont apparemment généreux mais en réalité leur cœur est loin de l'acte de générosité qu'ils posent, ou bien c'est pour acheter les gens ou c'est pour les manipuler. Comment se fait-il que ces gens-là partent dans la tombe, que leur souvenir reste, non pas de ce qu'ils ont été mais de ce qu'ils ont voulu paraître ? Alors que de l'autre côté, il y a des justes qui ont vécu de façon modeste, qui ont essayé de faire le bien, et on les a tenus pratiquement pour des inutiles, voire pour des méchants.
Ici, le problème de la vanité n'est plus exactement le même. Dans le premier cas, la vanité, c'est simplement la considération que toutes les choses du monde passent. Ici, Qohélet va beaucoup plus loin : la vanité est au cœur même de la manière dont le bien ou le mal peuvent apparaître. Or, pour une conscience juive de l'époque, qu'y a-t-il de plus solide et de plus fondamental que de dire que ce qu'on fait selon la Loi est bien, ce qu'on fait contre la Loi est mal. Le bien a une sorte de puissance par lui-même de s'imposer. Le mal normalement n'a aucune puissance et ne peut conduire qu'à la perte. Donc la considération de Qohélet ici est terrible. C'est encore une considération très actuelle. Aujourd'hui encore, on se demande pourquoi des gens ont une réputation de faire du bien, d'être honnête, d'être parfait, etc … et peut-être que certains de leur entourage savent que ce sont des crapules. Comment se fait-il qu'à certains moments des hommes qui ont vécu très modestement, cachés, ont été méprisés, laissés pour compte ? on les a chargés, calomniés, et ils sont obligés de vivre avec une réputation qui les discrédite, qui les abîme, qui les a complètement brisés et cependant, ils n'ont rien fait de mal.
La question de Qohélet est une des questions les plus graves des questions que l'humanité se pose. Pourquoi le bien n'apparaît-il pas fondamentalement comme étant le bien ? Pourquoi l'homme de bien ne s'impose-t-il pas ? et même parfois, on est tellement aveuglé dans notre regard qu'on se trompe, qu'on considère l'homme de bien comme un méchant, et l'homme méchant comme un homme de bien ? Pour Qohélet, il s'agit ici de l'ambiguïté la plus dramatique de l'histoire de l'humanité. Vous le sentez ce texte est le prélude à ce qui se passera cent cinquante ans plus tard lorsque Jésus mourra sur la croix. C'est effectivement à ce moment-là que la question ne sera plus simplement posée par un sage désabusé d'Israël, mais qu'elle sera assumée personnellement par Dieu sur la croix : Dieu manifestera que c'est au moment où quelqu'un est rejeté, apparemment déconsidéré de tous, que ce quelqu'un en réalité est le bien en personne. Donc, c'est à partir de ce moment-là que l'humanité sera invitée à reconnaître dans celui qui a été mis au rang des pécheurs comme le prophétisait Isaïe, celui qui en réalité et la source d'où vient tout bien.
Frères et sœurs, nous sommes à la fois les héritiers de la question de Qohélet et surtout les témoins de celui qui nous a dit ce qu'il en était du bien et du mal. Le jugement définitif sur le bien et sur le mal, sur les comportements de nos frères, nous échappe totalement. On ne s'en souvient pas toujours, mais là cela devrait être clair. La réputation n'est pas la réalité, il y a un abîme entre les deux. Et cependant ce que Qohélet pressentait déjà à travers son interrogation et son désespoir, c'est ce que Dieu nous a révélé : nos propres mesures d'estimation du bien et du mal sont fondamentalement dépassées et doivent être assumées par celui-là même qui s'est manifesté comme le seul bien capable de vaincre le mal : Jésus, le Christ.
AMEN