A QUOI BON TRAVAILLER ?
Qo 9, 13-16
(15 juin 1988)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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a petite parabole que nous raconte Qohélet et la parabole du trésor que le Christ développe dans le sermon sur la montagne, sont à peu près à deux cents ans de distance, extraordinairement convergentes. Toutes deux veulent éveiller notre regard au mystère de la sagesse de Dieu. La sagesse de Dieu agit réellement, efficacement dans le monde, mais elle ne peut, en aucune manière récupérée. Elle échappe au monde. Parfois cela paraît injuste, mais il est de l'essence même de la sagesse de Dieu de ne pas pouvoir être récupérée par le monde.
Cette histoire de l'homme sage mais pauvre qui a sauvé la ville, mais qui n'a aucun moyen humain, mondain d'assurer sa réputation, veut montrer que la sagesse qui a sauvé les assiégés contre le roi puissant a été efficace, elle a porté du fruit et la ville a été délivrée. Cependant l'acte de sagesse comme tel dure dans ce monde, mais plus personne ne se souvient de ce qui s'est passé. Le secret même de l'acte, de l'initiative de celui qui a sauvé la ville restera à la fois le secret de cet homme et le secret de Dieu qui lui a inspiré la sagesse.
Autrement dit, c'est toujours ce même regard de Qohélet qui nous rappelle que si l'on regarde à la racine des choses : c'est toujours l'œuvre de Dieu mais l'œuvre de Dieu nous échappe. Alors, la plupart du temps, nous regardons l'œuvre de Dieu par l'autre bout, le côté par où cela se voit, se mesure, on voit ce qui s'est passé, le journal, l'actualité, TF1, mais l'autre côté, la racine, elle est sans doute efficace, elle est même la racine de tout, mais là, le monde lui-même ne peut pas avoir de prise sur elle. L'homme pauvre, dans sa sagesse, a sauvé la ville, mais personne n'a fait d'article de journal sur lui.
C'est exactement le statut du chrétien dans ce monde. Dans ce monde, le chrétien est au service de ses frères, et il y a des actes que pose l'Église ou des actes que posent des chrétiens ou des communautés chrétiennes qui ont effectivement une réelle efficacité dans ce monde, mais quand on regarde à la source, c'est le trésor caché, c'est la construction du royaume. Et il fait partie du secret même de l'acte qui a été posé de ne pas pouvoir être présenté comme tel, de ne pas pouvoir s'imposer de la même manière que s'imposent les grands faits historiques, les grands faits militaires ou sociaux de l'histoire de l'humanité.
Je crois que cela nous apprend, à nous chrétiens, la véritable manière de regarder et notre propre histoire et l'histoire de nos frères, et l'histoire de tout homme. Dans la condition présente, nous ne pouvons pas faire le lien entre les deux réalités. La Sagesse qui est à l'œuvre dans notre vie, le trésor qui se bâtit au fond de notre cœur, ce trésor est amassé pour le royaume, nous ne pouvons pas le calculer, nous ne pouvons pas compter. C'est le sens de la fameuse réponse de Jeanne d'Arc à ses juges qui lui demandaient : "Etes-vous en état de grâce ?" Elle ne pouvait pas dire oui ou non, car le trésor ne lui appartenait pas. Le trésor appartient à Dieu, il est tout entier du côté du royaume. Et cependant, ce trésor est si riche, la sagesse de l'homme pauvre dans la ville est si riche, que cela rejaillit et a un certain nombre de conséquences sur l'histoire des hommes. Mais ce n'est pas le plus intéressant, ce n'est pas le plus important. Il y a de la sagesse de Dieu qui se voit, qui a des effets visibles, mais les effets sont une partie, un simple rejaillissement, une simple conséquence. Le cœur même de la sagesse, lui, ne se voit pas, ne s'attrape pas ou, comme le dit la sagesse lyonnaise "ne se mange pas à la cuillère".
C'est, je crois, ce qui tisse profondément notre propre existence de croyants. Chaque fois que nous recevons l'eucharistie, nous allons à la Source même de la sagesse divine dans son œuvre en nous. Alors, demandons à Dieu de renouveler en nous ce regard de sagesse ce regard sur le véritable invisible, non pas pour le capter, non pas pour le mesurer, mais simplement pour savoir où est notre trésor.
AMEN