A QUOI SERT LE LIVRE DE L'ÉCCLESIASTE ?

Qo 11, 7-10

(12 février 1994)

Homélie du Père Jean BUDILLON o.p.

N

ous avons entendu en première lecture un passage d'un livre assez curieux, assez déroutant de l'Ancien Testament, le livre de l'Ecclésiaste. Ce n'est pas un livre à lire quand le moral est à zéro, ce n'est pas lui qui peut vous rendre le moral quand vous êtes découragé. On attribue à Salomon tous les livres dits de la Sagesse.

C'est un livre où sans cesse on nous montre l'inutilité des efforts humains pour sortir de la condition dans laquelle l'homme se trouve. Le travail de l'artisan, à quoi sert-il ? Tout le travail des mains, tout le succès des entreprises de l'homme ne sont que vanité, poursuite d'une ombre. Que reste-t-il après la jouissance dans la vie ? Qu'un goût amer dans la bouche. Tout est vanité. Vanité des vanités. Ce mot de vanité n'arrête pas de revenir dans ce livre comme un leitmotiv. En hébreu, la vanité c'est la buée sur une vitre. Tout s'envole, tout s'évanouit. L'existence humaine n'a pas de sens. Que peut l'homme pour échapper à l'absurdité de sa vie ? Voilà quelques-uns des grands thèmes de ce livre. Et ce qu'il y a de plus grave, de plus profond, c'est que jamais le nom propre de Dieu n'est cité. On nous parle de Dieu mais un petit peu comme des déistes au dix-huitième siècle, où on parlait du grand architecte de l'univers, quelqu'un qui n'intervient pas dans votre vie, qui ne vous engage à rien, donc ça ne coûte pas grand-chose s'en parler. Il n'est jamais question de l'Alliance de l'attente du Messie. Que vient donc faire ce livre dans la Bible ?

       C'est une question que se sont posé les rabbins aux premiers siècles de l'ère chrétienne dans ce qu'on appelle le Synode de Jamnia. Ce n'était pas un véritable concile mais une série de discussions, d'entretiens entre rabbins où il s'agissait de fixer la liste des livres de la Bible. La Bible juive contient trois grandes parties : la révélation faite à Moïse, cela ne fait aucun problème car c'est inspiré, les prophètes, que les pharisiens au deuxième siècle avant Jésus-Christ ont mis dans la liste des livres publics et du temps de Jésus, la troisième partie n'était pas fixée. Il y avait les Psaumes qui ne posaient pas de problèmes et beaucoup d'autres livres. On n'en avait jamais vraiment fait une "liste canonique" qui vraiment fait foi, s'impose à la foi des croyants. Et le fait que chez les chrétiens une telle liste était en train de s'établir avait donné aux juifs l'idée de faire de même. Or il y avait deux livres qui faisaient question le Cantique des Cantiques et l'Ecclésiaste. Comment pouvait-on laisser dans la liste des livres bibliques un livre qui ne nomme pas Dieu par son nom propre d'une part et qui se montre si pessimiste sur la vie humaine d'autre part ?

       On l'a gardé pour la raison suivante. Voilà ce qu'est la condition humaine quand on n'a pas la révélation de la Parole de Dieu. Dans un tableau il n'y a pas que des zones de lumière, il a aussi des zones d'ombre. Il faut bien l'ombre pour faire ressortir la lumière. Un tableau qui n'aurait que des ombres serait tout noir mais un tableau qui n'aurait que des taches de lumière ne montrerait pas grand-chose. C'est là un peu le sens de la place du livre de l'Ecclésiaste dans la Bible. C'est pour nous faire saisir ce qu'est la condition humaine, sa vanité, la vanité de tout effort, pour sortir de l'absurdité de la vie quand on ne s'ouvre pas à la révélation de Dieu, à sa Parole. Et pour nous chrétiens cela va encore plus loin puisque cette Parole de Dieu c'est le Verbe de Dieu incarné en Jésus, C'est lorsque nous adhérons à cette personne qui est le Fils de Dieu, c'est quand nous mettons notre confiance en Lui et que nous acceptons de recevoir de Lui le sens de notre vie que justement notre vie prend sa signification et que tous nos efforts même si à moyen terme ils échouent, tous nos efforts finalement ont un sens parce qu'ils nous mettent en marche vers le Royaume de Dieu, vers la réalisation de ses promesses, vers la réalisation des promesses messianiques : un jour le Messie viendra.

       Nous devons préparer cette venue. Dans la liturgie juive, le livre de l'Ecclésiaste est lu pendant la semaine de la fête de Soukkot, fête des Tentes qui commémore la pérégrination du peuple hébreu dans le désert où il se trouvait dans une situation très précaire : ils n'avaient que des branches pour s'abriter du soleil ardent, ils étaient loin de la terre promise, mais ils mettaient toute leur confiance en Dieu et finalement ils sont entrés dans la Terre Sainte. Nous sommes, nous dans cette même condition, nous sommes en marche vers la véritable terre promise. Notre vie semble bien précaire à certains moments, nous échouons en bien des entreprises, mais Dieu marche quand même avec nous et tout a un sens.

       Nous percevons là tout le drame de l'humanisme athée. Bien sur qu'il faut savoir affirmer la valeur de l'homme, l'homme l'emporte sur tout le crée, mais quand l'homme veut se hisser, par lui-même, sans avoir recours à Dieu, en voulant prendre son autonomie propre par rapport à Dieu et sans vouloir recevoir quelque chose de Dieu, recevoir sa Parole, sa grâce, l'homme ne peut aboutir qu'à l'absurdité. Car ce n'est qu'en Dieu que les choses et l'homme ont un sens.

 

       AMEN