DIEU AIME LES FORTS

Jb 31, 16-37 ; Mt 19, 16-30

(9 septembre 2010)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

F

rères et sœurs, le livre de Job que nous lisons depuis déjà de nombreuses semaines a été réalisé en trois temps. Au départ, c'est un petit conte populaire, il s'agit d'un homme riche, comblé de tous les biens et sur qui tout à coup tombe le malheur, il perd tout, ses enfants meurent écrasés, ses biens sont dilapidés, il se retrouve sur un tas de fumier. Dieu cependant va le bénit et il lui rend tout ce qu'il avait perdu, de nouveaux enfants, des biens, du bétail etc … C'est le point de départ du livre de Job, vous le voyez, c'est un petit conte puisqu'il nous dit quelque chose qu'on répète sans cesse, que Dieu punit les méchants mais qu'il récompense ceux qui savent faire le bien et en particulier rendre grâces à Dieu lui-même.

Un certain temps après, un autre prophète s'est emparé de ce petit conte et en a fait l'armature d'un long poème que nous avons entendu ces derniers temps et dont nous venons d'entendre le chapitre trente-et-unième. Ce poème est consacré à un problème extrêmement difficile. L'auteur nous dit : il n'est pas vrai que le méchant soit puni et que le bon soit récompensé. Il y a beaucoup de méchants qui prolifèrent et qui s'enrichissent, et beaucoup de gens pleins de vertus qui souffrent et qui meurent. C'est donc opposer cette expérience quotidienne, sans cesse répétée dans la vie humaine, à la théorie qu'illustrait le petit conte comme quoi les bons sont récompensés et les méchants sont punis. Non, dit Job, et il prend son exemple qui se trouve sur son tas de fumier : "moi, je n'ai pas péché, et pourtant, j'ai tout perdu".

Et pendant ces longs chapitres il y a des amis de Job qui viennent pour le consoler ou plus exactement pour lui dire que s'il a tout perdu, même s'il ne sent rend pas compte, c'est qu'il a fait quelque chose de mal parce que Dieu ne peut pas punir quelqu'un qui fait le bien. Ils resservent la théorie classique sans répondre à l'objection de Job et celui-ci sans cesse répète qu'il est innocent et que ce n'est pas son péché qui et puni, mais que Dieu le punit arbitrairement. C'est poser là un problème grave et important.

Je ne dis pas grand-chose de la troisième partie du livre de Job, où un nouveau personnage intervient qui essaie de justifier la théorie classique sans y parvenir, mais cette partie du livre de Job a peu d'intérêt. Ce qui est intéressant, c'est donc la deuxième partie, ce grand poème où Job clame son innocence et crie l'injustice de Dieu. Le livre ne résoudra pas ce problème, mais il est extraordinairement précieux pour le poser. La foi et la théologie, la réflexion sur la foi vivent de ces questions qui souvent semblent insolubles mais qui ne peuvent qu'approfondir notre connaissance de Dieu et de son mystère. Il faudra que ce soit le Nouveau Testament, avec Jésus qui apporte une lumière pour répondre à Job, mais la grandeur de Job est d'avoir posé la question.

Ce que nous venons d'entendre tout à l'heure, c'est la fin de cette deuxième partie du livre de Job. C'est un passage dans lequel Job reprend une nouvelle fois encore sa défense en disant : "Est-ce qu'il y a seulement un pauvre qui est venu près de moi sans que je lui donne à manger ? Est-ce que je n'ai pas habillé celui qui était nu ?" Et le texte continue : "Qui fera donc que l'on m'écoute ? j'ai dit mon dernier mot à Shaddaï, à Dieu de me répondre. Le libelle qu'aurait rédigé mon adversaire je veux le porter sur mon épaule, le ceindre comme un diadème. Je rendrai compte au Seigneur de tous mes pas et je m'avancerai vers lui comme un prince." C'est magnifique que cet homme sur son tas de fumier qui se plaint et qui d'une certaine manière, oui, accuse Dieu d'être injuste, dit qu'il va s'avancer vers Dieu comme un prince.

Dieu aime ceux qui sont forts. Dieu n'aime pas ceux qui se laissent manger, Dieu aime même ceux qui savent lui résister s'il y a une cause juste à défendre. Dieu d'ailleurs donnera raison à Job contre ses amis qui lui apportaient la bonne parole, Dieu dira : c'est Job qui a raison même si le livre de Job n'apportera pas de solution définitive. En parallèle à cette phrase : je m'avancerai vers Dieu comme un prince, je vous inviterai à relire le passage de la lutte de Jacob au gué du Yabbocq, alors qu'il était poursuivi par son oncle Laban et que son frère Ésaü l'attendait de l'autre côté du torrent. Il va lutter toute la nuit contre "quelqu'un", il sera "fort contre Dieu", et Dieu lui changera son nom de Jacob en Israël. Jacob sera béni de façon étonnante par Dieu pace qu'il a su se battre contre Dieu.

Je vous laisse réfléchir à cette nécessité qu'il y a quelquefois de ne pas admettre les idées toutes faites, mais de répondre aux problèmes que nous pose la vie, nous pose le malheur, la mort de ceux que nous aimons, essayer d'interroger Dieu et de ne pas accepter simplement de demi-mesure.

 

 

AMEN