LE PROBLÈME SOCIAL DU MAL
Jb 30, 1-15 ; Mt 18, 12-20
(4 septembre 2010)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Le mal qui ronge
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rères et sœurs, puisqu'il nous est donné par la liturgie de nous attarder assez longuement, c'est le moins qu'on puisse dire, sur le livre de Job, je pense qu'on peut se permettre d'en savourer un certain nombre de subtilités, même si elles ne sont pas toujours d'un grand profit spirituel. C'est un peu le cas aujourd'hui. Job a évidemment d'entrée de jeu dans le début du livre fait apparaître ce qui constitue le scandale de l'innocent qui souffre et qui endure les pires malheurs. C'est une première chose.
Lorsque nous pensons à Job nous pensons essentiellement à ce qu'une formule célèbre d'un ouvrage a appelé le "scandale du mal". Effectivement, pourquoi le juste pourrait-il souffrir ? C'est un problème éternel, c'est un problème qui n'a de réponse qu'en contemplant le mystère du Juste par excellence qui est le Christ, souffrant et mourant sur la croix. L'écrivain du livre de Job se livre à une analyse du mal qui ne se contente pas de la problématique théologique. C'est assez intéressant de voir que vers cette époque, sans doute à peu près quatrième siècle avant Jésus-Christ, l'auteur sacré prend soin de nous faire découvrir des aspects du mal auxquels on ne pense pas toujours immédiatement.
Il y a eu le texte que nous lisions hier qui était la rétrospective de Job qui se souvenait du temps où cela allait bien. voilà une chose qui littérairement est assez étonnante. Il nous est expliqué là qu'une grande partie de la souffrance de Job, c'est de se souvenir à quel point il était considéré lorsqu'il parlait au conseil des anciens devant la porte, à quel point on se taisait lorsqu'il allait donner un jugement, à quel point aussi on savait le féliciter, lui rendre témoignage pour tout ce qu'il avait fait. Et il dit cette chose extraordinaire : j'étais les yeux de l'aveugle, les pieds du boiteux. Cela veut dire qu'il savait rendre justice lui-même au misérable, à ceux qui avaient besoin d'être aidés.
Donc, c'est une première notation. Un des aspects de la souffrance, quand on est jeté dans le malheur, c'est de se souvenir des moments de bonheur, de ce qu'on appelle habituellement la vie normale. Du coup, cela jette une sorte d'éclairage assez étonnant sur le problème. Précisément, on a tort de la considérer comme la vie normale. Le bonheur a du goût, le bonheur c'est important, et tout se passe comme si Job se disait : quand même, qu'est-ce que c'était bien quand j'étais heureux. Cela rajoute à la souffrance à laquelle il est maintenant confronté.
Job fait un pas de plus dans le texte que nous avons entendu tout à l'heure. Il dit des choses qui, en soi, ne sont pas tout à fait clean comme on le dirait aujourd'hui, puisqu'il évoque les vauriens qui se moquent de lui maintenant, et il précise que ces vauriens, leurs parents étaient tellement minables que lui, Job, n'aurait jamais mélangé les chiens de son troupeau avec les chiens que ces gens-là avaient en leur propriété. Ce qui est pire que de dire je n'ai pas gardé les moutons avec eux, on ne peut même pas mélanger les chiens de garde. C'est vraiment l'horreur de l'horreur. C'est un deuxième aspect de la souffrance qu'engendre le mal quand on est plongé dans le malheur et la déconsidération. Il peut venir s'ajouter à la détresse et à la souffrance que l'on ressent à l'intérieur de soi-même, également, ce mépris, cette moquerie qui déconsidère et qui vous rend moins que rien.
Autrement dit, il y a bien sûr un problème théologique du mal, mais il y a aussi un problème social du mal. Je pense que c'est cela que ces chapitres-là du livre de Job veulent dire. Socialement, le mal est très dur à porter car la société n'est pas immédiatement, spontanément compatissante pour ceux qui sont dans le malheur. Certes, c'est sûr que c'est très simple de se plaindre sur ce qui arrive aux Pakistanais dont les terres sont inondées. C'est sûr que c'est très facile de s'apitoyer sur le tsunami, mais si on était confrontés face à face avec ces gens-là, et s'il fallait vraiment faire quelque chose pour eux, est-ce que nous n'aurions pas cette espèce de sentiment un Peu de crainte, ou de distance, ou un peu de peur de s'approcher de tous ceux qui sont dans une telle misère qu'on ne sait pas les réactions qu'ils pourraient avoir ?
Ce livre de Job touche des choses profondément humaines et qui sont de tous les temps. Le mal, et bien sûr, le mal pour celui qui l'endure et celui qui en souffre, mais ce mal vu par le regard des autres n'est pas immédiatement générateur de compassion, de proximité et d'entraide. Cela peut susciter une sorte de réaction de distance et comme dit Job, les vauriens sont en train de se moquer de moi.
Frères et sœurs, il faut donc que cette lecture du livre de Job nous amène à revoir au plus profond de notre cœur, notre attitude vis-à-vis du mal. Non pas le fait que nous n'aimions pas le mal moral, le péché, je pense que même si on n'est pas capable, c'est acquis. Mais, quelle est notre attitude vis-à-vis de ceux qui sont dans la souffrance ? Ce n'est pas toujours si simple que cela et nous devons de temps en temps là aussi relire ces pages de Job pour voir à quel point le poids de la souffrance et du malheur peut être parfois générateur de dureté ou d'indifférence dans le cœur de ceux qui sont autour, et dont nous sommes.
AMEN