DE LA PLAINTE À LA RÉVOLTE
Jb 13, 18-28 ; Mt 12, 9-21
(3 août 2010)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Pourquoi la souffrance ?
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rères et sœurs, nous revenons donc puisque c'est la férie à notre livre de Job que nous avions abandonné il y a quelques jours, et aujourd'hui, vous avez remarqué peut-être que dans le discours de Job, le ton monte. Jusque-là Job était plutôt dans la plainte, et nouvelle étape, il va passer de la plainte à la révolte. En effet, il affirme carrément : "Je vais procéder en justice, conscient d'être dans mon droit, qui veut plaider contre moi ?" La formulation est très habile, il s'adresse évidemment aux hommes qui sont à l'entour, à ses "amis" qui ne sont pas toujours de vrais amis. Il commence à leur dire : de toute façon, vous n'avez rien à dire contre moi. Et en même temps, c'est un peu l'ambiguïté du texte, il faut le lire un peu entre les lignes, Job s'en prend non seulement aux amis parce que avec leurs bonnes raisons assommantes ils veulent absolument montrer que Job mérite le malheur qui lui est arrivé, mais il s'en prend à Dieu.
Il dit immédiatement après et dans une sorte de passage qui est imperceptible : "Fais-moi seulement deux concessions". Il ne parle pas à ses amis, il parle à Dieu. "Fais-moi deux concessions, alors je ne me cacherai pas loin de ta face". Ici, on commence à voir le changement de l'attitude de Job. Dans un premier temps, et c'est cela que symbolise le fumier et la cendre, le pécheur n'ose plus paraître devant Dieu. Le fumier et la cendre, c'est le rebut de l'humanité, c'est ce qui n'ose plus se montrer, il n'y a pas d'exhibitionnisme là-dedans, c'est au contraire le fait de se réduire à la terre et à la pourriture. Mais là, Job commence à dire : "je ne me cacherai pas devant ta face". Je ne veux pas jouer à cache-cache avec toi, Dieu, là ici les concessions s'adressent à Dieu, je n'ai pas envie de continuer plus longtemps à me cacher, en réalité, je n'ai rien à cacher. Ce n'est pas encore tout à fait la révolte, on va le voir plus tard, le ton deviendra plus fort plus agressif, mais en tout cas, c'est déjà le défi de l'homme qui commence à trouver que la souffrance à laquelle il est affronté, finalement, c'est trop.
Job ensuite ajoute, et c'est à Dieu qu'il s'adresse : "Engage le débat et je te répondrai". On pourrait simplement dire que Job provoque Dieu en lui disant : donne-moi tes raisons pour lesquelles je suis dans cet état-là, mais immédiatement après, il rectifie en disant : "ou plutôt je parlerai et tu me répondras". Cela n'a l'air de rien, mais c'est l'inversion des rôles au tribunal. Jusqu'ici on pouvait croire que Job allait comparaître devant le tribunal de Dieu, et là par une sorte de revirement extrêmement audacieux, c'est Job qui dit : puisque je n'ai rien à me reprocher, donc je suis juste, donc je peux rendre la justice. Comme je trouve que ce que Dieu m'a fait n'est pas justifié, que Dieu paraisse devant moi.
C'est exactement ce que Job ose dire à ce moment-là, ce qui évidemment doit épouvanter ses amis, et lui il considère qu'il a une réelle innocence. Il n'y est pour rien, il n'a pas mérité cela par conséquent, il faut que Dieu puisse rendre compte de ce qui lui est arrivé. A ce moment-là Job qui disait jusqu'ici, "moi je n'ai plus de raison de me cacher devant toi", commence à attaquer Dieu car c'est vraiment le discours qui est là derrière, "pourquoi caches-tu ta face ?" Ensuite : "pourquoi me considères-tu comme ton ennemi ?" Ici les choses sont clairement dites. "Pourquoi caches-tu ta face ?" La formule est très fréquente dans la Bible, la plupart du temps, cette formule veut dire : s'il nous arrive des malheurs, c'est que Dieu s'est voilé le visage pour ne plus voir le malheur des hommes. C'est un peu le sens qui est ici. Au fond, la prise de parole de Job "attaquant Dieu au tribunal", est extrêmement subtile. Il le prend à la base, c'est simplement : "est-ce que tu vois ce qui m'arrive ?" C'est presque un tour de passe-passe. Là où tout le monde attendrait que ce soit Job qui se plie devant Dieu, là Job dit : "est-ce que tu te rends compte de ce qui m'arrive ?" Cela nous explique quelque chose d'assez profond et qui finalement est entré dans l'attitude chrétienne et même ces post-chrétiens que sont la plupart de nos contemporains.
En fait, Dieu supporte la révolte de ses créatures. Il la supporte, il admet que ses créatures le prennent à partie. C'est risqué puisqu'on subodore quand même que Dieu peut être à la source du malheur. Donc, se révolter contre lui, c'est peut-être s'exposer à de plus grands malheurs, des représailles. Et cependant, l'attitude de la révolte est finalement quand même une attitude de confiance. C'est comme si on disait à Dieu : écoute, est-ce que tu te voiles la face sur ma situation, tu ne peux pas ne pas voir, donc j'ai raison de te demander des comptes, j'ai raison, et je me sens poussé à le aire parce que je sais que tu ne vas pas continuer dans cette voie-là. En réalité parce que ce n'est pas la voie de la réalité de notre rapport entre toi et moi.
Je crois souvent, et quand les personnes sont dans le deuil, dans la souffrance, il faut comprendre cela. Ces personnes peuvent être dans une sorte de révolte et demander des comptes à Dieu. Contrairement à ce qu'on a dit parfois, je pense que ce n'est pas malsain. Je pense même que c'est d'une certaine manière sain. Quand la détresse et la misère sont trop fortes on peut vraiment se tourner vers Dieu et demander : qu'est-ce qui se passe ? Comment toi Dieu peux-tu rendre compte de cette situation ? Cela peut devenir ambigu, cela peut devenir les thèses modernes du style Sartre : pour que Dieu provoque ce mal c'est qu'il n'existe pas, ou alors, c'est une ordure. Ce n'est pas cela.
La révolte est plus subtile, la révolte n'aboutit pas à la négation. D'ailleurs pour se révolter, il faut se révolter devant quelqu'un, face à quelqu'un. Le cri de la révolte n'est pas une profession d'athéisme contrairement à ce qu'on a dit parfois. Le cri de la révolte, c'est une reconnaissance sur le mode la souffrance humaine. Je dirais que c'est une certaine forme de "preuve de Dieu". Chez l'homme, lorsqu'il est pris par sa souffrance, il y a une attitude qui semble sourdre dans son cœur, qui lui dit simplement : quoiqu'il arrive, tu pourras toujours garder ta relation avec Dieu. Si tu le reçois négativement, sur le mode de la colère, sur le mode de la révolte, en réalité, ta relation avec Dieu ne s'effondrera pas. A mon avis, il faut avoir une conception du Dieu créateur pour penser une chose comme celle-là. Il faut croire vraiment que la destinée de l'homme repose vraiment dans la main de Dieu pour croire que quand on est dans la main de Dieu, il ne peut pas nous lâcher.
C'est cela le fin du fin de l'attitude de Job. On l'a toujours lu de façon beaucoup trop conventionnelle, c'est-à-dire : je ne peux pas me justifier devant Dieu. Job, petit à petit, c'est précisément l'amorce inverse : je peux aller dans une attitude de "révolte" vis-à-vis de Dieu et lui demander pourquoi cela m'arrive. Et s'il y a un livre qui, dans la mentalité et la sensibilité des modernes est véritablement hyper présent, c'est bien le livre de Job. C'est la plainte ou la révolte. Pourquoi Dieu me fait-il cela ? Pourquoi Dieu permet-il cela ? Pourquoi y a-t-il la mort ? Pourquoi ? Pourquoi ? Cela ne veut pas dire qu'on a avancé beaucoup, même si la révélation chrétienne a apporté beaucoup, mais sur la plainte de l'homme (n'oublions pas que Job est un païen), sur la plainte du païen face à Dieu qu'il connaît avec les moyens du bord, en réalité, cette attitude de révolte, d'indignation devant Dieu n'est pas ni un parjure ni un blasphème, c'est véritablement la reconnaissance qu'avec Dieu, on peut y aller jusqu'au bout.
AMEN