SAGESSE ET FOLIE
Jb 12, 13-25 ; Mt 12, 1-8
(28 juillet 2010)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Où est la vraie sagesse ?
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rères et sœurs, on ne peut pas tout lire en lecture intégrale par petits morceaux du livre de Job, Job et ses amis sont tellement bavards qu'on en aurait pour plus d'un an et comme il faut quand même répartir la Parole entre tous les auteurs de la Bible, il faut bien faire des choix. Je regrette un peu que dans le découpage que nous avons actuellement il n'y ait pas eu la première phrase que Job dit.
Vous vous souvenez que les quelques derniers jours un ami de Job qui lui faisait la morale c'était Cophat de Naamat qui lui expliquait sa conception de la sagesse et en gros le discours classique : s'il t'est arrivé malheur, il doit bien y avoir quelque chose là derrière. Job reprend la parole aujourd'hui dans le passage que nous avons entendu, mais il y avait un petit préambule dont je ne résiste pas au plaisir de vous lire le premier verset : "Vraiment, vous êtes la voix du peuple et avec vous, mourra la sagesse". Job a là une répartie cinglante : il dit "Vous êtes la voix du peuple", c'est-à-dire, vous êtes la sagesse de monsieur tout le monde, en fait, vos êtes la sagesse de Paris Match et de France-soir. Vous racontez ce que tout le monde raconte, ce que les journaux ressassent, ce que vous lisez sur Internet, ce que voyez à la télé tous les soirs, etc … Il dit : "Avec vous, c'est la sagesse qui va mourir". A force de répéter des bêtises, on devient tellement bête soi-même que la sagesse disparaît. C'est d'une modernité que je n'ai pas besoin de souligner.
De fait, c'est ce que Job va répondre à ses amis, il leur dit qu'au fond, avec leur sagesse de quatre sous, cela ne tient pas la route ! Il va s'enfoncer et ouvrir une petite brèche, c'est le texte de ce jour, il ouvre une petite brèche dans le discours des amis de Job en leur disant, : au fond, vous croyez avoir un ordre de la sagesse. Vous pensez véritablement qu'avec votre science, avec votre expérience, avec les constats que vous avez pu faire, vous êtes capables de dire que cela doit être comme ci, cela doit être comme ça. Vous avez la prétention de lire presqu'à livre ouvert dans les intentions et les desseins de Dieu. De fait, il faut bien reconnaître que les amis de Job qui parlent autour de lui ont toujours une espèce d'assurance un tout petit peu surfaite, un peu remplie de fatuité, de suffisance, il faut bien avouer que ce qu'ils disent est toujours un peu ringard.
Job leur dit : vous ne comprenez pas ce qui se passe. Votre sagesse à vous ne tient pas la route car Dieu est capable d'affoler la sagesse des hommes. C'est cela le sens notamment de cette petite phrase qui là aussi paraît gentille : "En lui la vigueur et la sagacité, c'est en Dieu, à lui appartiennent l'égaré et celui qu'il égare". En fait, Dieu est au-delà de vos préceptes de sagesse qui prétendent indiquer la conduite à suivre alors que vous vous égarez, et à Dieu appartient celui qui écoute ces préceptes de pseudo-sagesse.
Ce que Job dévoile dans son discours c'est ceci : si vous croyez que vous pouvez avoir une prise directe et ferme sur la sagesse, vous vous trompez. C'est un des premiers moments (l'auteur peut se le permettre parce que Job est un païen, ce serait plus compliqué si c'était un juif, car à ce moment-là il serait plus difficile à expliquer qu'un juif n'aie pas la sagesse), mais un païen reconnaît qu'il ne maîtrise pas la sagesse et que l'activité de la sagesse de Dieu dépasse de toute façon toujours ce que les hommes considèrent comme de la sagesse. Je trouve ce texte extrêmement intéressant et si vous avez l'occasion de le relire, relisez-le. En fait, il prépare déjà ce que saint Paul dira plus tard quand il écrira aux Corinthiens : "Ce qu'il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre les sages".
On a là à travers la souffrance de Job comme une sorte de pressentiment de la folie de la croix. Cela ne veut pas dire qu'il faut chercher soi-même à être fou, à s'égarer ou à égarer les autres, ce n'est pas l'intention du texte. Mais c'est dire : attention, lorsqu'on croit qu'on maîtrise son discours de sagesse, qu'on sait exactement ce qu'est la sagesse, attention, il y a toujours Dieu qui est là derrière, et qui lui a une sagesse plus profonde, beaucoup plus déconcertante et qui pourra aller, même si Job n'en a pas exactement le sentiment, jusqu'à la folie de la croix. Cette folie de la croix elle est sagesse pour Dieu, folie pour les païens.
Je pense que là, on touche à travers ce passage du livre de Job dans lequel il critique très durement ses amis et va contre toutes les opinions admises, c'est vraiment une contestation radicale, c'est l'attitude la plus critique que l'on puisse imaginer de la part d'un auteur de cette époque. Il conteste que les hommes eux-mêmes puissent par leur seul moyen d'observation, d'étude, de science et de connaissance, savoir exactement ce qu'est la sagesse. C'est contemporain d'ailleurs de l'éveil de la philosophie grecque, c'est le début d'une connaissance de la sagesse par la reconnaissance de ses limites. Job de ce point ce vue-là a quelques points de comparaison possible avec Socrate et les premiers sages grecs qui eux disaient : ma sagesse c'est de savoir que je ne suis pas sage et que je ne maîtrise pas la sagesse.
C'est un peu la même chose qui est dite ici dans les paroles de Job et qui met effectivement un peu à l'épreuve tout ce que le monde peut considérer un peu trop facilement comme raisonnement ou discours de sagesse, alors qu'en réalité, tout ce qu'on pourrait faire, c'est d'en mesurer les limites.
AMEN