POURQUOI SUIS-JE NÉ ?
Jb 10, 18-22 ; Mt 10, 1-16
(21 juillet 2010)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Stèle funéraire d'un enfant mort-né
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rères et sœurs, le bref passage de Job que nous avons entendu tout à l'heure est intéressant pour une raison qui vous paraîtra surprenante. Je crois que c'est un des rares exemples où l'on a un quasi parallèle entre un poète païen, grec, et un auteur sacré, l'auteur du livre de Job. Le poète grec païen, c'est Sophocle, un auteur de tragédie qui a écrit une tragédie bien connue qui a été réactualisée ensuite à plusieurs reprises par divers écrivains notamment dans la tradition française, la pièce d'Antigone.
Vous connaissez sans doute l'histoire d'Antigone. C'est la fille du roi Œdipe, roi de Thèbes. Ses deux frères, Etéocle et Polynice qui se sont battus et se sont entre-tués, sont l'objet d'une sanction de la part de leur oncle Créon, qui les considère comme séditieux et révoltés, et ils n'auront pas de sépulture. Antigone considère que le fait que l'un de ses frères n'a pas de sépulture est criminel parce qu'il était dans son bon droit, et que l'on ne rendait pas hommage aux morts comme il le fallait. Elle outrepasse la loi de son oncle, le tyran Créon, pour jeter quelques poignées de terre et de poussière sur le corps de son frère pour l'enterrer symboliquement. Moyennant quoi, le tyran furieux, fait condamner Antigone à mort. Antigone marche à la mort, et au moment où elle va mourir, elle va être exécutée, elle dit : "Ah ! si seulement mes yeux n'avaient jamais vu la lumière du soleil".
Ce texte a toujours fasciné autant les lecteurs que les écrivains, parce qu'effectivement, c'est la première fois que dans la littérature grecque ce thème-là est développé dans une tragédie, on ose dire une chose pareille : "Ah ! si seulement je n'étais pas né".
C'est exactement le parallèle de ce que nous entendions tout à l'heure dans le livre de Job : "Pourquoi m'as-tu fait sortir du sein, j'aurais périr, nul œil ne m'aurait vu et je serais parti dans les enfers à l'abri de tout regard". Apparemment, on peut se dire que c'est la même idée qu'à partir du moment où il y a de l'injustice, de l'arbitraire, de la punition injustifiée, du châtiment donné à tort, de la part d'Antigone, comme de Job, ce sont les victimes, et pour les victimes c'est insupportable et par conséquent, elle regrette d'avoir existé.
Pourtant, il y a une différence fondamentale qui montre toute la différence entre la tradition judéo-chrétienne et la tradition païenne. Pourquoi Antigone voudrait n'avoir jamais vu la lumière du soleil ? C'est parce qu'elle aurait voulu ne pas voir ce qu'elle a vu. Elle ne veut pas voir l'injustice. Ce qu'elle regrette c'est que ses yeux aient vu comment l'injustice de son oncle, le tyran qui la condamne à mort et qui a empêché le rituel de l'enterrement, donc, une accumulation incalculable à l'époque d'injustices, elle en a trop vu. Elle ne se plaint pas aux dieux, il n'y a pas de revendication. Pour elle, simplement le fait d'avoir vu les condamnations injustes, les sentences, l'interdiction d'enterrement, sa propre condamnation, elle en a trop vu.
Chez Job, c'est très différent. Ce n'est pas à cause de ce qu'il a vu, c'est parce que lui-même "est vu". Il voudrait ne pas exister pour ne pas être vu de Dieu. Il ne dit pas à Dieu (pardonnez-moi le jeu de mots), tu m'en a trop fait voir ! Il dit à Dieu simplement : "J'aurais mieux aimé ne jamais être vu ni par les autres, ni par toi". Ce qui est une manière de voir tout à fait différente. Jamais Antigone ne se sent sous le regard d'un dieu qui exercerait la vengeance. Jamais même lorsqu'elle accomplit contre les prescriptions de son oncle, l'enterrement symbolique de son frère, jamais elle ne dit que c'est pour satisfaire aux dieux. Elle dit : c'est pour satisfaire à la loi qui est inscrite dans mon cœur. Antigone n'est pas un personnage théologique, elle est un personnage politique. Elle ne veut pas voir l'injustice, l'injustice c'est ce qu'il y a de plus insupportable à voir. C'est grandiose. Cela mérite notre admiration la plus forte, que cette jeune femme absolument livrée au pouvoir discrétionnaire d'un tyran ose dire : j'en ai trop vu ! ce que je vois se dérouler dans le monde des hommes est trop fort pour que je le supporte et j'aurais mieux aimé ne pas avoir à le regarder.
Ce qu'il y a de plus redoutable chez Job, c'est qu'il n'a pas cette naïveté d'Antigone. Job sait très bien que tout ce qu'il voit, tout ce qui lui arrive et tout ce qu'il souffre se passe sous le regard de Dieu. Un Dieu dont nous avons vu dans les lectures précédentes qu'il devrait être normalement le garant de la justice. Donc, la plainte de Job est infiniment plus dramatique. C'est pour cela qu'il dit : non seulement, je ne veux pas voir cela, mais je ne veux pas être l'objet d'un regard de celui qui voit cela et qui apparemment ne bouge pas. Donc, il vaudrait mieux que je sois passé directement du sein maternel à la tombe. Car toute la symbolique qui est dans ce texte, c'est l'obscurité : dans le sein maternel par définition on ne voit pas, quand on naît comme un avorton, on ne voit pas, on est mis dans la tombe, on ne voit pas, et on est jeté dans les enfers et on n'y voit pas. C'est vraiment la recherche de l'endroit où l'on n'est pas vu. On préfère ne pas avoir ce regard de Dieu sur soi.
C'est à la limite de ce que l'on peut écrire comme écrivain croyant. C'est le fait de pouvoir provoquer Dieu en disant : vu ce qui se passe, je ne peux pas comprendre que cela se passe sous tes yeux, à toi, Dieu. Au fond, ce n'est pas que cela s passe sous ses yeux à lui, Job, il est trop conscient des limites du jugement de son regard et de son esprit. Il est scandalisé tout bonnement parce que cela se passe sous le regard de Dieu. Voilà pourquoi dans le monde occidental la question du mal, de la souffrance, du péché, est plus inacceptable que dans d'autres traditions philosophiques ou religieuses. C'est là qu'on le touche directement. Job ne peut pas voir le problème du mal sans poser immédiatement la question de Dieu, alors qu'Antigone pouvait voir le problème du mal en disant que ce mal est insupportable à voir, et donc, qu'il aurait mieux valu ne pas voir le jour.
Ici, la question est redoublée. C'est pour cela que la révélation chrétienne et judéo-chrétienne a une attitude vis-à-vis du mal qui est à la fois, beaucoup plus franche et exigeante, beaucoup plus revendicatrice que l'attitude païenne. Dans le monde païen, le mal est ce qui perturbe la nature, l'ordre des choses. Pour Job, le mal est non seulement la manifestation de cette perturbation, mais il renvoie directement au mystère de celui qui est à l'origine de toute chose. C'est pour cette raison que pour nous, cette question est si lourde et si profonde, que nous la portons encore comme Job et que nous avons de temps en temps envie de dire : "Ah ! si j'étais passé directement du ventre maternel au schéol, au moins, je n'aurais pas été vue, je n'aurais pas été sous le regard de celui qui voit tout cela et qui apparemment ne fait rien" !
AMEN