DÉPRESSION ONTOLOGIQUE
Jb 10, 1-7 ; Mt 8, 5-17
(19 juillet 2010)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Boixhe : le mal guette l'homme
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rères et sœurs, je voudrais simplement vos aider à pénétrer dans ce livre dont nous faisons la lecture continue ces temps-ci durant l'épître. La plupart du temps, lorsqu'on lit ce livre, il y a une méprise. Job n'est pas un juif. Job n'a pas reçu la révélation, Job est un païen qui vit en-dehors du peuple, qui vit sur une autre terre. Dans ce récit, il est très important de ne jamais perdre cela de vue : l'homme qui parle, c'est "monsieur tout le monde". Certes l'écrivain inspiré qui a écrit le livre de Job en hébreu, est très certainement un membre du peuple de Dieu, lui, mais ce qui fait l'intérêt de ce livre, c'est paradoxalement de voir un juif qui, au lieu de se poser la question juive, se pose la question païenne.
C'est cela le livre de Job. C'est un juif qui se demande face au problème du mal, de la souffrance, qu'est-ce que les païens peuvent bien dire, sinon à Dieu, car là semble-t-il, ce païen a quand même un certain pressentiment d'un Dieu transcendant, d'un Dieu juif. C'est pour cela que ce texte littéraire est si compliqué à analyser, parce qu'en même temps ce païen parle à Dieu, il ne parle pas à "ses dieux". Ce n'est pas un polythéiste grec, ce n'est pas un polythéiste égyptien. Il parle au vrai Dieu comme païen, ce qui peut ouvrir des horizons sur la question de savoir comment l'Ancien Testament a déjà compris la connaissance du vrai Dieu par les païens, ce qui n'est pas si simple. Habituellement, on s'appuie toujours sur la phrase de saint Paul et sur un écrit de sagesse, mais là, c'est quand même un des signes que cet homme païen peut s'adresser au vrai Dieu. Nous savons en effet que le discours de cet homme est pour dire sans arrêt qu'il ne connaît pas vraiment Dieu, qu'il ne sait pas vraiment comment cela se passe là-haut. Mais cela n'empêche qu'il s'adresse à lui. C'est cela qui est intéressant.
Aujourd'hui, dans le petit texte que nous avons entendu, comment ce païen pieux, religieux, s'adresse-t-il à ce Dieu qu'il connaît ou plutôt qu'il devine. Il lui parle d'une façon extrêmement moderne car il est proche de beaucoup de nos contemporains cet homme Job. Il commence dans le discours qu'il continue auprès de ses amis, et qu'il adresse à Dieu, il lui dit : "puisque la vie m'est en dégoût". Ici Job confesse l'extrême pouvoir du mal. Le pouvoir du mal c'est non seulement de faire souffrir, ce qui est déjà terrible, mais c'est de pouvoir créer au plus profond du cœur de l'homme une sorte de sentiment de dégoût par rapport à la vie. Ici, par ce simple verset, le livre nous montre jusqu'où le pouvoir du mal s'infiltre dans le cœur de l'homme. C'est au-delà d'une sorte d'appréciation de plainte ou de découragement. Le dégoût, c'est plus que la déprime, c'est la déprime ontologique. C'est-à-dire, je ne vois plus à cause du mal qui m'arrive comment me raccrocher à la vie. Ici, littéralement, Job dit devant ses amis, il confesse publiquement : maintenant, ça y est, j'ai décroché. Tous les discours que vous pourrez me tenir, et Dieu sait que les amis vont en tenir encore beaucoup par la suite, mais ici, Job leur dit : tout cela ne sert à rien, j'ai décroché. Ce n'est pas la peine d'essayer de me re-donner goût à la vie là où j'en suis. J'ai éprouvé quelque chose, qu'épouve d'ailleurs vous le savez, un certain nombre de nos contemporains quand ils ont à traverser une très grande souffrance, un très grand deuil, une histoire dramatique. Effectivement, on sent toujours, et c'est pour cela que le livre de Job est d'une telle richesse spirituelle et théologale, on sent toujours à ce moment-là : "la vie m'est en dégoût". Il y a ce moment où notre propre vie qui normalement devrait être le point auquel on s'accroche le plus, de vient une question, une mise en cause.
C'est beaucoup plus subtil que l'absurde dont nous ont abreuvé Sartre et ses disciples pendant les années d'après guerre. Il ne dit pas que la vie est absurde, Job, il est beaucoup plus fin que Sartre. Il dit : la vie m'est en dégoût, il se rend bien compte que cette affaire ne lui arrive qu'à lui, il est touché au plus intime de lui-même, mais il peut l'identifier. Job ne laisse pas pour autant passer que la vie n'a pas de sens. C'est souvent ce à quoi nous sommes confrontés lorsque nous voyons la souffrance ou la tristesse, le deuil d'un certain nombre de nos contemporains voire de nos proches.
A partir de ce constat, il va développer en quelques versets une idée extraordinaire que je vous résume parce que j'ai déjà trop parlé : au fond, toi, Dieu, comment vois-tu le mal ? J'aime autant vous dire qu'il n'y a pas de réponse. Mais c'est extraordinaire que dans un récit de cette époque-là, quatrième, troisième siècle avant Jésus-Christ, un homme qui fait l'épreuve de sa souffrance puisse se retourner vers Dieu en lui disant : vraiment, "u exagères". Mais il ne s'arrête pas là, ce n'est pas de la revendication : pourquoi as-tu fait cela ? Ce n'est pas cela. C'est la question toute simple : le mal est arrivé à me créer ce sentiment du dégoût de la vie, mais j'aimerais bien savoir, toi, Dieu, comment tu vois l'œuvre du mal à l'intérieur de ma propre existence.
Cela aussi frères et sœurs, est une des choses les plus étonnantes. Au moment où des hommes ou des femmes peuvent être dans ce désarroi : la vie m'est en dégoût, en réalité, ils éprouvent non pas à cause d'eux, mais à cause de la question qu'ils se posent, ils éprouvent de se tourner vers quelqu'un en lui disant : mais toi, comment vois-tu ma souffrance ? Non pas de déduire directement comme trop souvent on le fait, si je souffre, c'est à cause de toi, mais cette question beaucoup plus profonde, beaucoup plus vraie, et qui pour nous croyants est beaucoup plus profonde et lancinante : mais toi, Dieu, comment vois-tu la souffrance humaine ?
Vous comprenez que cette réponse ne sera pas donnée tout de suite. Et même si à la fin, Job prophétise en disant : je sais que mon rédempteur est vivant, en attendant, sur le moment, il n'a pas de réponse à la question qu'il pose à Dieu sur le mal. Ce que nous croyons nous, c'est que Dieu est venu y répondre. Mais il n'est pas venu y répondre en expliquant le mal, il est venu en acceptant comme Job, de subir aussi le mal jusqu'au bout et jusqu'à l'abandon.
AMEN