L'HOMME QUE L'ON PORTE A LA TOMBE

Jb 14, 1-20

(24 septembre 1982)

Homélie du Frère Serge JAUNET

L

aissant le démon et les porcs à eux-mêmes, revenons si vous le voulez, à la première lecture, à ce livre de Job que, depuis deux semaines nous lisons chaque midi à l'eucharistie. Job, ce juste de l'ancien Testament, scandalisé par le mal qui le ronge, et par la mort qui approche pour lui, discute avec Dieu. Il discute et même il dispute Dieu. Dans le texte d'aujourd'hui, nous l'entendons reprocher à Dieu de "briser l'espoir des hommes ". "Un arbre que l'on coupe, reverdit un jour" dit-il tandis que "l'homme que l'on porte à la tombe ne reparaît plus !" Job, un homme de l'ancien Testament, c'est vrai mais comme je le disais l'autre jour, Job, nous le rencontrons tous les jours sur nos routes, Job, il habite en chacun d'entre nous, car tous, nous butons sur ce scandale qu'est le mal, surtout lorsque ce mal nous touche personnellement, dans notre corps, dans notre cœur et notre esprit.

       Depuis qu'un cardinal archevêque de Paris mourant donnait comme consigne à ses prêtres de ne jamais parler de la souffrance tant que soi-même on n'y avait pas passé, nous devrions nous taire devant ce scandale du mal. C'est vrai qu'il n'y a rien à dire. On n'a surtout pas de leçon à faire à quiconque. Alors, permettez-moi simplement, ce matin, prêtre que je suis, de me faire le porte-parole d'une chrétienne, d'une femme, d'une mère de famille qui sait ce qu'il en est de souffrir puisqu'elle vient de perdre son fils qui s'est suicidé et qui nous dit d'une manière toute simple mais si forte en même temps, quelle est sa foi. Voilà une femme du Nouveau Testament, voilà une femme qui a reçu, à la différence de Job, la bonne nouvelle du salut de Jésus-Christ et qui essaie bien simplement, tout petitement, tout pauvrement d'en vivre, dans l'évènement qui vient de lui arriver, dans la perte de son fils. Si je parle de Mado Maurin et de Patrick Dewaere, ce n'est pas pour tomber dans le vedettariat, mais c'est simplement parce que cette femme est une de nos sœurs qui, comme la plupart d'entre vous participe tous les jours à l'eucharistie. Et cette eucharistie qui l'habite lui fait dire des paroles de foi, des paroles d'espérance. Et tous, quand le mal frappe à notre porte ou entre dans notre maison nous avons besoin d'entendre de ces paroles. Écoutez simplement.

       "Dieu ne laisse par orphelins dans la détresse. Ce n'est pas en vain qu'il nous a promis d'essuyer de nos yeux, toutes larmes. Je ne puis retenir mes larmes, c'est vrai, mais elles ne sont pas de désespoir. Ce sont des larmes qui lavent, qui purifient, qui baptisent à nouveau, en quelque sorte, le corps bien-aimé de mon enfant. Prière et paix montent vers Toi, Seigneur, vers Toi, Marie. Marie, tu berceras dans tes bras le corps de mon enfant, en attendant qu'à mon tour, je le prenne précieusement dans mes bras, impalpable, dans la joie de notre résurrection. Ce n'est pas Dieu d'ailleurs qui m'a pris Patrick. C'est lui-même qui s'est mis au travers de la volonté de Dieu. C'était un être blessé, vulnérable, à la recherche de l'amour. Il était affamé d'amitié et n'était comblé par rien. Chaque amour, pensait-il, était comme entaché. C'est probablement pour cela qu'il s'en est allé. Si on n'a pas une vie intérieure et si possible la foi en Dieu on souffre beaucoup en ce monde. Patrick n'est pas le premier à choisir de se donner la mort. Comme tous les chrétiens, je professais avec le Credo ma foi en la résurrection de la chair, mais sans réaliser la portée de cette affirmation. A présent, je sais ce que je dis. Le Royaume de Dieu est là, et je l'entrevois.

       Tandis que nous conduisions Patrick à sa dernière demeure, il pleuvait, comme si le ciel pleurait avec nous. Quand on est arrivé dans le petit cimetière de campagne où il repose, le soleil soudain, a percé. Dans sa lumière en brillait une autre. Le ciel pleurait sur nous, mais c'étaient des larmes de baptême, de rédemption. Au moment de l'absoute, au moment où le prêtre encensait la dépouille de Patrick, une image s'est imposée à moi. Je me suis revue à trente quatre ans de distance dans cette petite chambre de Saint Brieuc où Patrick est né. La vraie vie n'est pas ici. La mort n'est pas une malédiction. Jésus-Christ est mort pour que tous les hommes aient la vie et l'aient sans retour. Quand une maman crie ces choses, comment ne pas l'entendre ? Il n'est pas vrai que tout s'arrête avec la mort ou bien c'est la vie qui n'aurai pas de sens. Ces moments de douleur, je les offre pour tous ceux qui ne croient pas.

       On va à la terre pour porter du fruit. Nous sommes aimés de Dieu. Ce sont les hommes qui font les choses de travers. Dieu seul peut apporter à tous les révoltés que nous sommes la paix dans laquelle est entré mon fils, je l'espère de toute ma foi. Que notre peine soit son pardon et sa paix. Avec lui et pour lui je vais continuer jusqu'au bout de cette route où je pourrai enfin serrer dans mes bras cet inexplicable corps de gloire qui sera aussi celui de mon enfant. Car ce n'est pas en vain que je crois en Jésus et en sa Parole. "Celui qui croit en moi, fût-il mort, vivra."

       AMEN